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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais; nous avons payé, il nous faut la lettiga
entière.

- Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas; j'ai voulu prouver à vos Excellences qu'il y avait de la
place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

- Vous êtes un insolent et un fourbe, s'écria l'Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.

- Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire.
Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd'hui à Catane. Nous serons obligés de passer

la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l'on ne trouve pas de

vivres. J'achèterai des volailles et d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera

le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine; elle changera les assiettes et vous

servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner

pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un

bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour

raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.

- Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

- Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé
dont tous les étrangers se régalent en Sicile?

- J'aime beaucoup la ricotta.

- Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les montagnes, où nous aurons du lait
excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.

- George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille; elle changera les assiettes et nous
fera de la ricotta.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de
voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes

changées.

Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en
1842, l'une par Lentini et l'autre par Lagnone. Don Trajan, qui n'était pas sans inquiétude au sujet de

l'équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu'il n'eut pas de peine à

improviser. C'était un moyen sûr d'échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite

caravane sur Mililli, et s'arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini.

A force d'industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la

ricotta qu'ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur

servit les plat et les assiettes, Don Trajan, craignant que l'ordinario n'apportât dans la nuit un

ordre d'arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de

ne pas entrer dans cette ville.

Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu'il était plus agréable et plus prompt de laisser
Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut

réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l' osteria et se rendit à la nuit

hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d'une maisonnette couverte en

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