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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à moins pourtant qu'il n'y ait des
brigands dans les montagnes.

Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux étonnés comme s'il n'eût jamais entendu
ce mot-là. Cette ignorance parut aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir

George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne réclama qu'un quart

d'heure de loisir pour fermer son nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit bagage

et tout ce qu'elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d'un mulet les coffres,

boîtes, sacs et cartons des deux voyageurs.

Il était neuf heures du matin; le grand café de la rue Maëstranza se remplissait de monde, et Mast'-André
en personne y jouait à la bazzica, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppée

jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l'illustre notaire:

- Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à confesse.

- Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un paquet.

- De ce pas là et avec cet air agité? dit un troisième, je gagerais bien que c'est à l'amour qu'elle va faire
ses dévotions.

- Confesse, bain, amour, murmura Mast'-André en abattant ses cartes, moi, j'ai gagné la partie, et je vais à
mes affaires et à ma boutique, comme la fine toppatelle.

Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà
les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait

aussitôt, craignant qu'un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu'il pût s'introduire dans cette

boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait

en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le

poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuit Angélica par la taille,

et l'installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l'Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup

de perche dans le flanc des mules et le hura! de Trajan firent partir l'équipage.

Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable; si les deux mules qui la portent ne marchent
point au même pas, il résulte de ce défaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le

monde ne peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour

que la boîte s'échappe de ses deux supports, et ce déraillement n'est pas sans danger quand il

arrive au bord des précipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes

excellentes des mulets et à l'expérience des guides. L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la

brusquerie du départ et le ballotement de la lettiga; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa

tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de

l'audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William,

transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.

- Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga?

- Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n'êtes pas
fortuné de voyager dans cette compagnie-là?

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