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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous êtes de leur
compagnie[1]. Malheureusement, depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas sorti

quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier Effort.

[Note 1: La lettiga ne contient que deux personnes assises en face l'une de l'autre.]

Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau à la main, d'un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de
l'auberge del Sole.

- Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une
occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide!

Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir les gîtes pour le dormir et le

rinfresco
, prédire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu,
déterrer de la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons...

L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier d'un air soupçonneux, et appela dans
sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan

répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrégée.

- Cet homme sait-il faire le thé? demanda l'Anglais qui fumait un cigare.

- Il n'a point parlé de thé, répondit l'Anglais qui se curait les ongles.

- A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être incommodé, deux parapluies et deux
cannes-fauteuils.

- Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.

- Alors je ne pars point.

- Ni moi non plus.

Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l'un à fumer son cigare et l'autre à se curer les ongles.
Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la

main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça les écorces imperméables et saisit

au vol la pensée qui se traînait comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le

vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille:

- En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.

En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit:

- On pourrait demander à cet homme s'il sait faire le thé, et s'il y a de la place dans la lettiga pour
les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils.

Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question:

«_Altro! s'écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat, la soupe, l'omelette et le riz aux
piselli
mieux que le cuisinier du Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il
en peut tenir trois douzaines dans ma lettiga sans qu'il y paraisse.»

- Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous?

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