bibliotheq.net - littérature française
 

Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut
la sauver ou succomber avec elle.

- As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton
innocence sera reconnue.

- Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point d'innocent aux yeux des juges carthaginois.

- Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés?

- Ma haine? répondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce sont eux qui m'en ont fait souvenir.
Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis?

Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie? A quoi me réduisent-ils? à me laisser jeter

en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.

Le moine baissa la tête:

- Mon fils, dit-il après un moment de silence, c'est assez d'être fugitif et contumace, sans te faire brigand.
Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise

passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur

d'un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection.

Le bon Bénédictin remit à Cicio une lettre de recommandation, et lui souhaita un heureux voyage en lui
promettant de prier Dieu pour lui.

Dona Barbara commençait à s'inquiéter de l'absence de son fils; elle attendait devant sa maison,
lorsqu'elle vit accourir Cicio suivi de la fidèle Gheta.

- Partons, dit le petit chevrier; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer près de la porte
Ferdinanda l'ordinario qui apporte de Noto l'ordre de nous arrêter. Prenez les devants. Montez

dans l'Etna. J'ai une lettre de recommandation d'un bon moine Bénédictin; n'oublions pas non plus

l'Ave Maria de l'honnête Trajan; avec cela nous échapperons à l'ennemi.

- Que parles-tu de lettre et d'Ave Maria? demanda la vieille.

- Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas à bavarder. Je vous rejoindrai par un
détour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d'or sont trop connues pour que je la mène par les

rues.

Au milieu des discours incohérents de son fils, Barbara comprit qu'il fallait partir. Quoiqu'il lui parût
incroyable que la justice pût l'atteindre à quinze lieues de distance, la pensée du meurtre de l'ordinateur

lui revint à l'esprit, et la vieille jugea prudent de s'éloigner encore de quelques milles. Tout en murmurant

elle se mit en route, son bâton de chêne à la main. Lorsqu'elle fut partie, Cicio s'arma de sa carabine, seul

meuble qu'il eût apporté de Florida; il sortit ensuite avec sa chèvre et se cacha dans le cabaret des

muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d'avoir abandonné son domicile, car au bout d'une heure

deux gendarmes s'y présentèrent. Les voisins s'assemblèrent devant la porte et rirent de tout leur coeur,

en voyant que le gibier s'était enfui.

- Seigneurs gendarmes, dit une commère, la chèvre aux cornes d'or prédit l'avenir, et sait les remèdes de
toutes les maladies; comment avez-vous pu croire qu'elle se laisserait conduire en prison?

< page précédente | 26 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.