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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
- C'est assez pour aujourd'hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en un jour. Demain la chèvre savante en dira davantage, car elle en sait plus long qu'un docteur.
Cicio appela sa chèvre, que les toppatelles accabliaient de caresses et les artistes ambulants retournèrent chez eux, emportant des sous à remuer à la pelle et des bénédictions à ne savoir qu'en faire.
CHAPITRE VI.
Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent; il crut rêver en se voyant possesseur d'une somme de six carlins, c'est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu'au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l'aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l'alliance d'un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s'installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l'Etna, sur la place de l'Éléphant, à la porte de l'arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu'on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s'approchaient comme des nonnes en procession; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu'on les en priât.
Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand'place, au pied de l'éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu'elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu'il devait à don Trajan pour l'avoir aidé à s'enfuir, cette apparition donna de l'inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s'approcha du muletier et lui dit à voix basse:
- Qu'y a-t-il?
- Du danger, répondit Trajan.
Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l'Eléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.
- Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.
- Qu'est-il donc arrivé?
- Le voici: après ta fuite, l'ordinateur a envoyé ton dossier à l'intendance. Un ordre de t'arrêter a dû partir ce matin par l' ordinario: il sera tout-à-l'heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.
- Malheur à moi! s'écria Cicio; et que leur ai-je donc fait?
- Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d'un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t'accuse de lui avoir volé une épingle d'argent.
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