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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
marche pour Priolo. La route n'avait pas été restaurée depuis le voyage en Sicile de Cicéron; mais elle n'est point encore méconnaissable à cette heure, tant les ingénieurs d'autrefois étaient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva sa mère assise au pied d'un chêne vert, et Gheta endormie sous un buisson de grenadiers. Il était aisé de voir, à la mine de Barbara, quelles sinistres pensées elle roulait dans sa tête, car elle avait enfoncé son chapeau jusqu'à moitié de son long nez. La vieille se leva impétueusement et courut vers son fils.
- Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui dévorent cette terre opprimée finir comme celui dont tu viens de régler les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutané.
Dona Barbara traça une croix dans la poussière avec le bout de son bâton, pour indiquer aux passants qu'à cette place on avait parlé de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait à merveille; il appela sa chèvre, qui accourut en bondissant d'un air espiègle, et on reprit en silence le chemin de Catane.
Au-delà de Priolo, la rente, qui est presque achevée aujourd'hui, n'était pas même commencée en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la mer sans remarquer la beauté des sites, la fraîcheur des bois, le charme et la variété d'une nature vivace excitée par la fièvre du printemps; ils troublèrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin où coulait un ruisseau; ils traversèrent des champs de blé, des bataillons de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le saluèrent en faisant leur prière du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du plus beau spectacle du monde. Derrière eux étaient les regrets, leur vie passée, et devant, l'inquiétude et l'inconnu. La chèvre jaune elle-même, comprenant la situation, avait cessé ses gambades matinales et cheminait à pas comptés le museau penché sur les talons de son jeune maître.
A dix heures, la chaleur devenant intolérable, nos aventuriers se couchèrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grillée, avec un peu de pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu'à l'heure des vêpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrèrent dans le village de Lagnone, composé d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalité ne se refuse pas dans ces pays-là; il y a si peu de différence entre la belle étoile et l'intérieur d'une habitation, que la misère vous invite à entrer comme chez vous par la brèche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa mère, et la chèvre Gheta, s'installèrent chez de bons paysans, et ils occupèrent un coin dans une chambre, à l'autre bout de laquelle reposaient le maître de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et des pourceaux. Quelques poules, grimpées sur un perchoir complétaient ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cité de Catane.
Cinq fois victime des brutalités de l'Etna, Catane est habituée à renaître, comme le phénix, toujours plus belle à chacun de ses désastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la ville et en brûlèrent la moitié. Quatre ans après, un tremblement de terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscitée comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mère virent ces rues symétriquement alignées, ces vastes palais en belles pierres, ces places publiques ornées par l'art antique et le moderne, ces églises, les unes vieilles, les autres toutes neuves, élevées en moins de deux siècles, ils se crurent transportés au temps de leurs traditions populaires. Le brillant siècle de Hiéron se montrait avec les agréments de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu'un fiacre venait à passer; les cafés lui semblaient des salons remplis de gens de cour, et il évaluait à vol d'oiseau les richesses de cette cité par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des ânes afin de ménager
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