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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

sur les places publiques pour de l'argent.

- Ceci vaut mieux; c'est un moyen sûr et honnête de faire fortune. Gheta est un prodige. Ne cherche pas
autre chose; tu as trouvé le chemin du bonheur. On dit qu'il y a quarante mille habitants à Catane et

quatre fois davantage à Palerme; si chacun d'eux te donnait un grano, je ne sais pas combien cela

ferait; mais assurément ce serait une somme considérable. Or, tout le monde à Catane et à Palerme

voudra voir ta chèvre savante.

- Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chèvre à tant de gens?

- Peut-être trois mois.

- Grand Dieu! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois? Ce seront trois siècles; et que deviendra
votre amour pour moi?

- Il se fortifiera dans l'attente et l'espérance.

- Et comment allez-vous rassurer mon pauvre coeur?

- Je jure de te rester fidèle par ce ciel et ces étoiles qui nous regardent, par ces fleurs et ces herbes qui
vivent sur ce toit, où je reviendrai tous les jours m'asseoir pendant ton absence. Va, ne perds pas une

minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transformé se présentera chez mon père, vêtu comme un

prince et suivi d'un mulet chargé d'or et de pierres précieuses.

- Mais, si l'ordinateur m'accuse de quelque nouveau crime?

- Y penses-tu? Lorsqu'il te verra riche, il voudra te marier avec sa fille, et ce sera mon tour d'avoir peur
que tu ne m'oublies.

- Vous avez raison. Mon plan est fait: dans trois mois je serai ici avec le mulet chargé d'or et de bijoux.
Votre père m'accueillera bien, et on nous mariera.

Les deux enfants, bercés par leurs illusions, se mirent à faire des châteaux en Espagne. Ils y seraient
encore si la cuisinière ne se fût avisée de crier à tue-tête que le souper était servi, et que le patron

attendait la signorina. Le petit chevrier reçut de son amie le baiser d'adieu, et tous deux descendirent à

pas de loup du toit dans le grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escaladé les murs, se retrouva

ensuite dans la ruelle déserte, où il chanta encore, en manière de salut, l'air populaire:

Dunca nascisti, ô Fillidi, Pii divideri stu eori?

Et il s'éloigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que la longueur insupportable du délai de
trois mois. Comme les portes de la place étaient fermées, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour à

Syracuse, se rendit à la pointe de la presqu'île d'Ortigia. Un vieux puits desséché, duquel on avait jadis

tiré de l'eau par le moyen d'une poutre, lui fournit un expédient pour descendre au pied des remparts; il

posa l'as'a du puits du haut des murailles sur un terrassement, et parvint, en se laissant glisser le

long de la poutre, jusqu'au rivage delà mer. Afin de ni point gâter sa veste et son caleçon de toile, il fit du

tout un turban qu'il posa sur sa tête, et, traversant à la nage le Petit-Port, il n'eut pas soixante brasses à

faire pour aborder sur la rive d'Acradine, plage désolée, dont les fondrières représentent la chaussée

d'Antin de l'antique Syracuse.

Le carillon de minuit n'était pas sonné quand notre chevrier tira des ronces sa carabine, et se mit en

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