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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
sous de France. C'eût été un fort gros revenu si ses pratiques l'eussent payé exactement; mais il fallait faire crédit, sous peine de ne rien vendre, et le numéraire étant rare en Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de semaine en semaine. Ajoutez à ces banqueroutes l'obligation où était Cicio de nourrir sa vieille mère, et vous comprendrez pourquoi il n'était pas vêtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans. Habitué au régime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec appétit dans un morceau de pain assaisonné d'un oignon. Son costume se composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait à la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait pliée sur l'épaule en manière de manteau à l'espagnole. Ses chaussures étaient deux semelles en peau de buffle attachées par des ficelles, et son unique coiffure la forêt de cheveux hoirs que la nature lui avait donnée. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant à cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moitié grecque et moitié normande, renommée pour sa beauté. Quand il s'arrêtait sur le seuil d'une porte à causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le Joueur de flûte antique, et ses attitudes offraient cette grâce naturelle dont les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune éducation, Cicio savait un peu par ouï-dire l'histoire de son pays, et logeait pêle-mêle, dans les magasins déserts de sa mémoire, les noms du siècle de Hiéron, les récits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les instructions paternelles de son curé. Il était heureux, sans désirs et sans soucis. Le choléra de 1837 lui avait enlevé son père, et depuis ce jour il avait accepté, quoique enfant, les charges et le travail d'un homme. Avant l'aurore, il appelait ses chèvres et descendait du hameau de Floridia, pour aller vendre son lait à Syracuse. Les fillettes alertes qu'il rencontrait l'agaçaient souvent au passage.
- Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on.
- Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithéâtre, et je te dirai si les soldats de Naples gardent toujours la porte.
- Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu à faire ton lit de noces?
- Quand j'aurai usé autant de nattes de jonc que tu as de dents de sagesse.
Et il poursuivait son chemin sans regarder à droite ni à gauche.
Cicio avait une amie. C'était une petite chèvre jaune qui se prélassait en marchant comme si elle eût porté des souliers de satin. Elle s'appelait Gheta, c'est-à-dire Marguerite. Gheta aimait passionnément son jeune maître; tantôt elle le suivait comme un chien, tantôt elle prenait les devants au galop, comme si elle eût voulu fuir bien loin, puis elle s'arrêtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore voulu des embarras de la maternité. Cette position exceptionnelle dans une société où tout le monde avait des devoirs à remplir n'eût pas convenu à tous les chevriers de la montagne. C'était par une permission particulière du maître que Gheta n'était pas sollicitée de renoncer à un état contraire aux intérêts de la maison. Touchée sans doute de l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations, elle payait en gentillesse et en gaîté, l'écot plus sérieux et plus utile que fournissaient les autres chèvres; aussi apprenait-elle à faire de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrière, ou de sauter par dessus un bâton. Personne ne lui enviait sa position de favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des faiblesses marquées pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de vigne les plus vertes, et lui peignait la crinière avec plus de soin qu'il n'en mettait à se coiffer lui-même. Peut-être cette tendresse réciproque était-elle cause à la fois de l'indifférence du petit chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'éloignement de Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sûreté contre le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans
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