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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
ordinateur. Le ciel a pitié de nous, puisque tu as réussi à t'échapper. J'ai vendu nos chèvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune à Catane. Embrasse-moi: dans deux heures nous serons vengés; mais tu vas perdre ta mère.
Cicio connaissait trop bien l'entêtement et l'exaltation de dona Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.
- J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pénétrerez-vous jusqu'à lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est à moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'échapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, où je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bénédiction.
- Oui, s'écria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boite à poudre et ce couteau. A présent, je te bénis. Et toi, pauvre maisonnette où sont morts mon mari et les aïeux de mon fils, sois aussi bénie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire à ceux qui te verront: «J'appartenais à la vieille Barbara: j'étais le patrimoine du jeune Cicio; mais la persécution et l'injustice m'ont fait changer de maîtres.»
Cicio et sa mère descendirent le sentier de Floridia et traversèrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit à genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder à son fils une bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse.
CHAPITRE V.
A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il ralentit le pas et s'arrêta pour délibérer avec lui-même. L'amour lui tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie était de revoir sa maîtresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un endroit couvert de ronces où il pût cacher sa carabine, et il se mit à l'ombre dans le tombeau d'Archimède pour y attendre le soir. Les églises sonnaient l'Angélus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire était close; mais on voyait de la lumière à la fenêtre d'Angélica. Cicio s'arrêta au pied de cette fenêtre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire: «_N'es-tu donc née, ô Philis, que pour me briser le coeur?» Aussitôt la belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient à elle, parut sur son balcon; et, malgré l'obscurité, elle reconnut celui qu'elle aimait, à ses haillons et à son air d'empereur romain.
- Alerte! lui dit-elle à voix basse; il ne faut pas rester là.
- Alerte! vous aussi, répondit Cicio; car je vais pénétrer dans la maison.
Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu'il trouva sur sa droite le conduisit derrière les jardins. Il grimpa sans peine sur les murs délabrés; le myrte centenaire lui servant d'indice, il entra dans le domicile de Mast'-André par le chemin des amants et des voleurs. La servante, occupée à laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l'escalier, se jeta dans un grenier et monta sur le toit de la maison. Angélica était encore sur le balcon, rassemblant ses idées pour trouver un moyen d'introduire près d'elle son amoureux, lorsqu'une branche de giroflée, qui lui tomba sur la main,
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