bibliotheq.net - littérature française
 

Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin

L'Ambition partout chassa l'Humilité ;
Dans la crasse du froc logea la Vanité.

Alors de tous les coeurs l'union fut détruite.

Dans mes cloîtres sacrés la Discorde introduite

Y bâtit de mon bien ses plus sûrs arsenaux ;

Traîne tous mes sujets au pied des tribunaux.

En vain à ses fureurs j'opposai mes prières ;

L'insolente, à mes yeux, marcha sous mes bannières.

Pour comble de misère, un tas de faux docteurs

Vint flatter les péchés de discours imposteurs ;

Infectant les esprits d'exécrables maximes,

Voulut faire à Dieu même approuver tous les crimes.

Une servile peur leur tint lieu de charité,

Le besoin d'aimer Dieu passa pour nouveauté ;

Et chacun à mes pieds, conservant sa malice,

N'apporta de vertu que l'aveu de son vice.

Pour éviter l'affront de ces noirs attentats,
J'allai chercher le calme au séjour des frimas,

Sur ces monts entourés d'une éternelle glace

Où jamais au printemps les hivers n'ont fait place.

Mais, jusques dans la nuit de mes sacrés déserts,

Le bruit de mes malheurs fait retentir les airs.

Aujourd'hui même encore une voix trop fidèle

M'a d'un triste désastre apporté la nouvelle :

J'apprends que, dans ce temple où le plus saint des rois

Consacra tout le fruit de ses pieux exploits,

Et signala pour moi sa pompeuse largesse,

L'implacable Discorde et l'infâme Mollesse,

Foulant aux pieds les lois, l'honneur et le devoir,

Usurpent en mon nom le souverain pouvoir.

Souffriras-tu, ma soeur, une action si noire ?

Quoi ! ce temple, à ta porte, élevé pour ma gloire,

Où jadis des humains j'attirais tous les voeux,

Sera de leurs combats le théâtre honteux !

Non, non, il faut enfin que ma vengeance éclate :

Assez et trop longtemps l'impunité les flatte.

Prends ton glaive, et, fondant sur ces audacieux,

Viens aux yeux des mortels justifier les cieux.

Ainsi parle à sa soeur cette vierge enflammée :
La grâce est dans ses yeux d'un feu pur allumée.

Thémis sans différer lui promet son secours,

La flatte, la rassure et lui tient ce discours :

Chère et divine soeur, dont les mains secourables

< page précédente | 28 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.