|
Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin
Et, du bois et des clous meurtris et déchirés, Longtemps, loin du perron, roulent sur les degrés.
Au spectacle étonnant de leur chute imprévue, Le prélat pousse un cri qui pénètre la nue. Il maudit dans son coeur le démon des combats, Et de l'horreur du coup il recule six pas. Mais bientôt rappelant son antique prouesse Il tire du manteau sa dextre vengeresse ; Il part, et, de ses doigts saintement allongés, Bénit tous les passants, en deux files rangés. Il sait que l'ennemi, que ce coup va surprendre, Désormais sur ses pieds ne l'oserait attendre, Et déjà voit pour lui tout ce peuple en courroux Crier aux combattants : Profanes, à genoux ! Le chantre, qui de loin voit approcher l'orage, Dans son coeur éperdu cherche en vain du courage : Sa fierté l'abandonne, il tremble, il cède, il fuit. Le long des sacrés murs sa brigade le suit : Tout s'écarte à l'instant ; mais aucun n'en réchappe ; Partout le doigt vainqueur les suit et les rattrape. Evrard seul, en un coin prudemment retiré, Se croyait à couvert de l'insulte sacré : Mais le prélat vers lui fait une marche adroite, Il l'observe de l'oeil ; et tirant vers la droite, Tout d'un coup tourne à gauche, et d'un bras fortuné Bénit subitement le guerrier consterné. Le chanoine, surpris de la foudre mortelle, Se dresse, et lève en vain une tête rebelle ; Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect, Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect. Dans le temple aussitôt le prélat plein de gloire Va goûter les doux fruits de sa sainte victoire ; Et de leur vain projet les chanoines punis S'en retournent chez eux, éperdus et bénis.
CHANT SIXIEME
|