bibliotheq.net - littérature française
 

Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin

Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri.
Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri,

Est robuste de corps, terrible de visage,

Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage.

Il terrasse lui seul et Guilbert et Grasset,

Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset,

Et Gerbais l'agréable, et Guerin l'insipide.

Des chantres désormais la brigade timide
S'écarte, et du palais regagne les chemins :

Telle, à l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins,

Fuit d'agneaux effrayés une troupe bêlante ;

Ou tels devant Achille, aux campagnes de Xanthe,

Les Troyens se sauvaient à l'abri de leurs tours,

Quand Brontin à Boirude adresse ce discours :

Illustre porte-croix, par qui notre bannière
N'a jamais en marchant fait un pas en arrière,

Un chanoine lui seul triomphant du prélat

Du rochet à nos yeux ternira-t-il l'éclat ?

Non, non : pour te couvrir de sa main redoutable,

Accepte de mon corps l'épaisseur favorable.

Viens, et, sous ce rempart, à ce guerrier hautain

Fais voler ce Quinault qui me reste à la main.

A ces mots, il lui tend le doux et tendre ouvrage.

Le sacristain, bouillant de zèle et de courage,

Le prend, se cache, approche, et, droit entre le syeux,

Frappe du noble écrit l'athlète audacieux.

Mais c'est pour l'ébranler une faible tempête,

Le livre sans vigueur mollit contre sa tête.

Le chanoine les voit, de colère embrasé :

Attendez, leur dit-il, couple lâche et rusé,

Et jugez si ma main, aux grands exploits novice,

Lance à mes ennemis un livre qui mollisse.

A ces mots il saisit un vieil Infortiat,

Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat,

Inutile ramas de gothique écriture,

Dont quatre ais mal unis formaient la couverture,

Entouré à demi d'un vieux parchemin noir,

Où pendait à trois clous un reste de fermoir.

Sur l'ais qui le soutient auprès d'un Avicenne,

Deux des plus forts mortels l'ébranleraient à peine :

Le chanoine pourtant l'enlève sans effort,

Et, sur le couple pâle et déjà demi-mort,

Fait tomber à deux mains l'effroyable tonnerre.

Les guerriers de ce coup vont mesurer la terre,

< page précédente | 25 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.