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Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin

La Disette au teint blême, et la triste Famine,
Les Chagrins dévorants, et l'infâme Ruine,

Enfants infortunés de ses raffinements,

Troublent l'air d'alentour de longs gémissements.

Sans cesse feuilletant les lois et la coutume,

Pour consumer autrui, le monstre se consume ;

Et, dévorant maison, palais, châteaux entiers,

Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers.

Sous le coupable effort de ta noire insolence,

Thémis a vu cent fois chanceler sa balance.

Incessamment il va de détour en détour.

Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour :

Tantôt, les yeux en feu, c'est un lion superbe ;

Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe.

En vain, pour le dompter, le plus juste des rois

Fit régler le chaos des ténébreuses lois ;

Ses griffes vainement par Pussort accourcies,

Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies ;

Et ses ruses, perçant et digues et remparts,

Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

Le vieillard humblement l'aborde et le salue,
Et faisant, avant tout, briller l'or à sa vue :

Reine des longs procès, dit-il, dont le savoir

Rend la force inutile, et les lois sans pouvoir,

Toi, pour qui dans le Mans le laboureur moissonne,

Pour qui naissent à Caen tous les fruits de l'automne :

Si, dès mes premiers ans, heurtant tous les mortels,

L'encre a toujours pour loi coulé sur tes autels,

Daigne encor me connaître en ma saison dernière ;

D'un prélat qui t'implore exauce la prière.

Un rival orgueilleux, de sa gloire offensé,

A détruit le lutrin par nos mains redressé.

Epuise en sa faveur ta science fatale :

Du digeste et du code ouvre-nous le dédale;

Et montre-nous cet art, connu de tes amis,

Qui, dans ses propres lois, embarrasse Thémis.

La Sibylle, à ces mots, déjà hors d'elle-même,
Fait lire sa fureur sur son visage blême,

Et, pleine du démon qui la vient oppresser,

Par ces mots étonnants tâche à le repousser.

Chantres, ne craignez plus une audace insensée.
Je vois, je vois au choeur la masse replacée :

Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort,

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