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Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin
Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ; Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque : Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque. En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser : Mon bras seul sans latin saura le renverser. Que m'importe qu'Arnaud me condamne ou m'approuve ? J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve : C'est là mon sentiments. A quoi bon tant d'apprêts ? Du reste déjeûnons, messieurs, et buvons frais.
Ce discours, que soutient l'embonpoint du visage, Rétablit l'appétit, réchauffe le courage. Mais le chantre surtout en paraît rassuré, Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré. Allons sur sa ruine assurer ma vengeance : Donnons à ce grand oeuvre une heure d'abstinence, Et qu'au retour tantôt un ample déjeûner Longtemps nous tienne à table, et s'unisse au dîner.
Aussitôt il se lève, et la troupe fidèle Par ces mots attirants sent redoubler son zèle. Ils marchent droit au coeur d'un pas audacieux. Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux. A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte, Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte, Ils sapent le pivot, qui se défend en vain ; Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main. Enfin sous tant d'efforts la machine succombe, Et son corps entr'ouvert chancelle, éclate et tombe : Tel sur les monts glacés des farouches Gélons Tombe un chêne battu des voisins aquilons ; Ou tel, abandonné de ses poutres usées, Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisés. La masse est emportée, et ses ais arrachés Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.
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