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Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin

Que m'a fait voir un songe, hélas ! trop véritable !
Je le vois ce dragon tout prêt à m'égorger,

Ce pupitre fatal qui me doit ombrager !

Prélat, que t'ai-je fait ? quelle rage envieuse

Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse ?

Quoi ! même dans ton lit, cruel, entre deux draps,

Ta profane fureur ne se repose pas !

O ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse

Désormais me va faire un cachot de ma place !

Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu,

Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !

Ah ! plutôt qu'un moment cet affront m'obscurcisse,

Renonçons à l'autel, abandonnons l'office ;

Et, sans lasser le ciel par de chants superflus,

Ne voyons plus un choeur où l'on ne nous voit plus.

Sortons... Mais cependant mon ennemi tranquille

Jouira sur son banc de ma rage inutile,

Et verra dans le choeur le pupitre exhaussé

Tourner sur le pivot où sa main l'a placé !

Non, s'il n'est abattu, je ne saurais plus vivre.

A moi, Girot, je veux que mon bras l'en délivre.

Périssons s'il le faut, mais de ses ais brisés

Entraînons, en mourant, les restes divisés.

A ces mots, d'une main par la rage affermie,
Il saisissait déjà la machine ennemie.

Lorsqu'en ce sacré lieu, par un heureux hasard,

Entre Jean le choriste, et le sonneur Girard

Deux Manseaux renommés, en qui l'expérience

Pour les procès est jointe à la vaste science.

L'un et l'autre aussitôt prend part à son affront.

Toutefois condamnant un mouvement trop prompt

Du lutrin, disent-ils, abattons la machine :

Mais ne nous chargeons pas tous seuls de sa ruine ;

Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé,

Il soit sous trente mains en plein jour accablé.

Ces mots des mains du chantre arrachent le pupitre.
J'y consens, leur dit-il ; assemblons le chapitre.

Allez donc de ce pas, par de saints hurlements,

Vous-mêmes appeler les chanoines dormants.

Partez. Mais ce discours les surprend et les glace.

Nous ! qu'en ce vain projet, pleins d'une folle audace,

Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager !

De notre complaisance osez-vous l'exiger ?

Hé ! seigneur ! quand nos cris pourraient, du fond des rues,

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