|
Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin
Les guerriers à ce coup demeurent confondus ; Ils regagnent la nef, de frayeur éperdus : Sous leurs corps tremblotants leurs genoux s'affaiblissent, D'une subite horreur leurs cheveux se hérissent ; Et bientôt, au travers des ombres de la nuit, Le timide escadron se dissipe et s'enfuit.
Ainsi lorsqu'en un coin, qui leur tient lieu d'asile, D'écoliers libertins une troupe indocile, Loin des yeux d'un préfet au travail assidu Va tenir quelquefois un brelan défendu : Si du vaillant Argas la figure effrayante Dans l'ardeur du plaisir à leurs yeux se présente, Le jeu cesse à l'instant, l'asile est déserté, Et tout fuit à grand pas le tyran redouté.
La Discorde, qui voit leur honteuse disgrâce, Dans les airs, cependant tonne, éclate, menace, Et, malgré la frayeur dont leurs coeurs sont glacés, S'apprête à réunir ses soldats dispersés. Aussitôt de Sidrac elle emprunte l'image : Elle ride son front, allonge son visage, Sur un bâton noueux laisse courber son corps, Dont la chicane semble animer les ressorts ; Prend un cierge en sa main, et d'une voix cassée, Vient ainsi gourmander la troupe terrassée.
Lâches, où fuyez-vous ? quelle peur vous abat ? Aux cris du vil oiseau vous cédez sans combat ? Où sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace ? Craignez-vous d'un hibou l'impuissante grimace ? Que feriez-vous, hélas, si quelque exploit nouveau Chaque jour, comme moi, vous traînait au barreau ; S'il fallait, sans amis, briguant une audience, D'un magistrat glacé soutenir la présence, Ou, d'un nouveau procès, hardi solliciteur, Aborder sans argent un clerc de rapporteur ? Croyez-moi, mes enfants, je vous parle à bon titre : J'ai moi seul autrefois plaidé tout un chapitre ; Et le barreau n'a point de monstres si hagards, Dont mon oeil n'ait cent fois soutenu les regards. Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages. L'Eglise était alors fertile en grands courages : Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui, Eût plaidé le prélat, et le chantre avec lui. Le monde, de qui l'âge avance les ruines,
|