|
Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin
Mais allons ; il est temps qu'il connaissent la Nuit. A ces mots, regardant le hibou qui la suit, Elle perce les murs de la voûte sacrée ; Jusqu'à la sacristie elle s'ouvre une entrée Et, dans le ventre creux du pupitre fatal, Va placer de ce pas le sinistre animal.
Mais les trois champions, pleins de vin et d'audace, Du palais cependant passent la grande place ; Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés, De l'auguste chapelle ils montent les degrés. Ils atteignaient déjà le superbe portique Où Ribou le libraire, au fond de sa boutique, Sous vingt fidèles clefs, garde et tient en dépôt L'amas toujours entier des écrits de Haynaut : Quand Boirude, qui voit que le péril approche, Les arrête, et, tirant un fusil de sa poche, Des veines d'un caillou, qu'il frappe au même instant, Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant ; Et bientôt, au brasier d'une mèche enflammée, Montre, à l'aide du soufre, une cire allumée. Cet astre tremblotant, dont le jour les conduit, Est pour eux un soleil au milieu de la nuit. Le temple à sa faveur est ouvert par Boirude : Ils passent de la nef la vaste solitude, Et dans la sacristie entrant, non sans terreur, En percent jusqu'au fond la ténébreuse horreur.
C'est là que du lutrin gît la machine énorme : La troupe quelque temps en admire la forme. Mais le barbier, qui tient les moments précieux : Ce spectacle n'est pas pour amuser nos yeux, Dit-il : ce temps est cher, portons-le dans le temple : C'est là qu'il faut demain qu'un prélat le contemple. Et d'un bras, à ces mots, qui peut tout ébranler, Lui-même, se courbant, s'apprête à le rouler. Mais à peine il y touche, ô prodige incroyable ! Que du pupitre sort une voix effroyable. Brontin en est ému, le sacristain pâlit ; Le perruquier commence à regretter son lit. Dans son hardi projet toutefois il s'obstine ; Lorsque des flanc poudreux de la vaste machine L'oiseau sort en courroux, et, d'un cri menaçant, Achève d'étonner le barbier frémissant : De ses ailes dans l'air secouant la poussière, Dans la main de Boirude il éteint la lumière.
|