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Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin

CHANT TROISIEME

Mais la nuit aussitôt de ses ailes affreuses
Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,

Revole vers Paris, et, hâtant son retour,

Déjà de Mont-Lhéri voit la fameuse tour.

Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,

Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,

Et présentant de loin leur objet ennuyeux,

Du passant qui le fuit semblent le suivre des yeux.

Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funèbres,

De ces murs désertés habitent les ténèbres.

Là, depuis trente hivers, un hibou retiré

Trouvait contre le jour un refuge assuré.

Des désastres fameux ce messager fidèle

Sait toujours des malheurs la première nouvelle,

Et, tout prêt d'en semer le présage odieux,

Il attendait la nuit dans ces sauvages lieux.

Aux cris qu'à son abord vers le ciel il envoie,

Il rend tous ses voisins attristés de sa joie.

La plaintive Prognée de douleur en frémit ;

Et, dans les bois prochains, Philomène en gémit.

Suis-moi, lui dit la Nuit. L'oiseau plein d'allégresse

Reconnaît à ce ton la voix de sa maîtresse.

Il la suit : et tous deux, d'un cours précipité,

De Paris à l'instant ils abordent la cité ;

Là, s'élançant d'un vol que le vent favorise,

Ils montent au sommet de la fatale église.

La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher,

Observe les guerriers, les regarde marcher.

Elle voit le barbier qui, d'une main légère,

Tient un verre de vin qui rit dans la fougère ;

Et chacun, tour à tour s'inondant de ce jus,

Célébrer, en riant, Gilotin et Bacchus.

Ils triomphent, dit-elle, et leur âme abusée

Se promet dans mon ombre une victoire aisée :

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