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Nicolas Boileau-Despréaux - Le Lutrin
Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois : O Nuit ! que m'as-tu dit ? quel démon sur la terre Souffle dans tous les coeurs la fatigue et la guerre ? Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps, Où les rois s'honoraient du nom de fainéants, S'endormaient sur le trône, et me servant sans honte Laissaient leur sceptre aux mains d'un maire ou d'un comte ! Aucun soin n'approchait de leur paisible cour : On reposait la nuit, on dormait tout le jour. Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines, Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent. Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable. Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix : Tous les jours il m'éveille du bruit de ses exploits. Rien ne peut arrêter sa vigilante audace : L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace. J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ; Loin de moi son courage, entraîné par la gloire, Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerais de te tracer le cours Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours. Je croyais, loin des lieux où ce prince m'exile, Que l'Eglise du moins m'assurait un asile. Mais qu'en vain j'espérais y régner sans effroi : Moines, abbés prieurs, tout s'arme contre moi. Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie ; J'ai vu dans Saint Denys la réforme établie ; La Carme, le Feuillant, s'endurcit aux travaux ; Et la règle déjà se remet dans Clairvaux. Citeaux dormait encor, et la sainte Chapelle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle : Et voici qu'un lutrin, prêt à tout renverser, D'un séjour si chéri vient encor me chasser ! O toi, de mon repos, compagne aimable et sombre, A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ? Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour, Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour, Du moins ne permets pas... La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée ; Et, lasse de parler, succombant sous l'effort, Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.
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