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Molière - Tartuffe ou l'Imposteur
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierois autant que de cela.
CLÉANTE
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
ORGON
Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attiroit les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au Ciel il poussoit sa prière ; Il faisoit des soupirs, de grands élancements, Et baisoit humblement la terre à tous moments ; Et lorsque je sortois, il me devançoit vite, Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, Je lui faisois des dons ; mais avec modestie Il me vouloit toujours en rendre une partie. «C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié ; Je ne mérite pas de vous faire pitié ;» Et quand je refusois de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; Un rien presque suffit pour le scandaliser ; Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE
Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ? Et que prétendez-vous que tout ce badinage...?
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