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Molière - Le Mariage forcé

que leurs femmes vivent comme des loups-garous. Je vous avoue que je ne m'accommoderais pas de
cela, et que la solitude me désespère. J'aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux (2), et les

promenades ; en un mot, toutes les choses de plaisir : et vous devez être ravi d'avoir une femme de mon

humeur. Nous n'aurons jamais aucun démêlé ensemble, et je ne vous contraindrai point dans vos actions,

comme j'espère que, de votre côté, vous ne me contraindrez point dans les miennes ; car, pour moi, je

tiens qu'il faut une complaisance mutuelle, et qu'on ne se doit point marier pour se faire enrager l'un

l'autre. Enfin, nous vivrons, étant mariés, comme deux personnes qui savent leur monde : aucun soupçon

jaloux ne nous troublera la cervelle ; et c'est assez que vous serez assuré de ma fidélité, comme je serai

assuré de la vôtre. Mais qu'avez-vous ? je vous vois tout changé de visage.

Sganarelle

Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter à la tête.

Dorimène

C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens, mais notre mariage vous dissipera tout cela.
Adieu. Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais

de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous enverrai les marchands.

Scène V. - Géronimo, Sganarelle.

Géronimo

Ah! seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici ; et j'ai rencontré un orfèvre qui, sur le
bruit que vous cherchiez quelque beau diamant en bague pour faire un présent à votre épouse, m'a fort

prié de venir vous parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un à vendre, le plus parfait du monde.

Sganarelle

Mon Dieu! cela n'est pas pressé.

Géronimo

Comment, que veut dire cela ? Où est l'ardeur que vous montriez tout à l'heure ?

Sganarelle

Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je
voudrais bien agiter à fond cette matière, et que l'on m'expliquât un songe que j'ai fait cette nuit, et qui

vient tout à l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que les songes sont comme des miroirs, où

l'on découvre quelquefois tout ce qui nous doit arriver. Il me semblait que j'étais dans un vaisseau, sur

une mer bien agitée, et que...

Géronimo

Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire qui m'empêche de vous ouïr. Je n'entend rien
du tout aux songes ; et quant au raisonnement du mariage, vous avez deux savants, deux philosophes, vos

voisins, qui sont gens à vous débiter tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Comme ils sont de sectes

différentes, vous pouvez examiner leurs diverses opinions là-dessus. Pour moi, je me contente de ce que

je vous ai dit tantôt, et demeure votre serviteur.

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