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Molière - L'Avare

l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme en voulant dérober leur vie
aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs

nobles familles.

VALERE
Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut
sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que

le capitaine de ce vaisseau touché de ma fortune, prit amitié pour moi, qu'il me fit élever comme son

propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable ; que j'ai su depuis peu

que mon père n'était point mort, comme je l'avais toujours cru ; que, passant ici pour l'aller chercher, une

aventure par le ciel concertée me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses

beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de

m'introduire dans son logis et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.

ANSELME
Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une
fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?

VALERE
Le capitaine espagnol, un cachet de rubis qui était à mon père, un bracelet d'agate que ma mère m'avait
mis au bras, le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

MARIANE
Hélas ! à vos paroles, je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me
fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

VALERE
Vous, ma soeur ?

MARIANE
Oui, mon coeur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche, et notre mère, que vous allez
ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce

triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté, et ce furent des corsaires qui

nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une

heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout

notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma

mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avait déchirée, et de là, fuyant la

barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.

ANSELME
O ciel, quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des
miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

VALERE
Vous êtes notre père ?

MARIANE
C'est vous que ma mère a tant pleuré ?

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