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Molière - L'Avare

Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous
pouvons parler librement.

ELISE
Oui, madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les
déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses, et c'est, je vous assure, avec une tendresse

extrême que je m'intéresse à votre aventure.

MARIANE
C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure,
madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.

FROSINE
Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de
votre affaire ! Je vous aurais sans doute détourné cette inquiétude et n'aurais point amené les choses où

l'on voit qu'elles sont.

CLEANTE
Que veux-tu ? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions
sont les vôtres ?

MARIANE
Hélas ! suis-je en pouvoir de faire des résolutions ? et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former
que des souhaits ?

CLEANTE
Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point
de secourable bonté ? point d'affection agissante ?

MARIANE
Que saurais-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez
vous-même : je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce

qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.

CLEANTE
Hélas ! où me réduisez-vous que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments
d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance ?

MARIANE
Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrais passer sur quantité d'égards où notre sexe est
obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je

ne saurais me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle ; employez tous vos soins à

gagner son esprit. Vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence ; et, s'il

ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même de tout ce

que je sens pour vous.

CLEANTE
Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir ?

FROSINE

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