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Molière - L'Avare
car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir ; je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche, et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur que de n'avoir nulle pitié de son prochain.
HARPAGON Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire.
MAITRE JACQUES Non, monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes ?
VALERE Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire : aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
MAITRE JACQUES Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.
VALERE Maître Jacques fait bien le raisonnable.
MAITRE JACQUES Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire.
HARPAGON Paix !
MAITRE JACQUES Monsieur, je ne saurais souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car enfin je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie ; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.
HARPAGON Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ?
MAITRE JACQUES Oui, monsieur, si j'étais assuré que cela ne vous fâchât point.
HARPAGON Non, en aucune façon.
MAITRE JACQUES Pardonnez-moi, je sais fort bien que je vous mettrais en colère.
HARPAGON Point du tout ; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.
MAITRE JACQUES
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