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Molière - Dom Juan, ou le festin de pierre

m'empescher de parler. Faites moy tout ce qu'il vous plaira, batez-moy, assommez-moy de coups,
tuez-moy, si vous voulez, il faut que je décharge mon coeur, et qu'en Valet fidele je vous dise ce que je

dois. Sçachez, Monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin elle se brise : et comme dit fort bien cét

Auteur que je ne connois pas, l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche, la branche est

attachée à l'arbre, qui s'attache à l'arbre suit de bons preceptes, les bons preceptes valent mieux que les

belles paroles, les belles paroles se trouvent à la Cour. A la Cour sont les Courtisans, les Courtisans

suivent la mode, la mode vient de la fantaisie, la fantaisie est une faculté de l'ame, l'ame est ce qui nous

donne la vie, la vie finit par la mort, la mort nous fait penser au Ciel, le Ciel est au dessus de la terre, la

terre n'est point la mer, la mer est sujette aux orages, les orages tourmentent les vaisseaux, les vaisseaux

ont besoin d'un bon pilote, un bon pilote a de la prudence, la prudence n'est point dans les jeunes gens,

les jeunes gens doivent obeïssance aux vieux, les vieux ayment les richesses, les richesses font les riches,

les riches ne sont pas pauvres, les pauvres ont de la necessité, necessité n'a point de loy, qui n'a point de

loy vit en bête brute, et par consequent vous serez damné à tous les Diables.

D. JUAN

O le beau raisonnement !

SGANARELLE

Aprés cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

SCÈNE III - D. CARLOS, D. JUAN, SGANARELLE.

D. CARLOS

Dom Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler icy plûtost que chez vous, pour vous
demander vos resolutions. Vous sçavez que ce soin me regarde, et que je me suis en vostre presence

chargé de cette affaire. Pour moy, je ne le cele point, je souhaite fort que les choses aillent dans la

douceur, et il n'y a rien que je ne fasse pour porter vostre esprit à vouloir prendre cette voye, et pour vous

voir publiquement confirmer à ma soeur le nom de vostre femme.

D. JUAN

d'un ton hipocrite.

Helas ! je voudrois bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction que vous souhaitez, mais le Ciel
s'y oppose directement, il a inspiré à mon ame le dessein de changer de vie, et je n'ay point d'autres

pensées maintenant que de quitter entierement tous les attachemens du monde, de me dépoüiller au

plûtost de toutes sortes de vanitez, et de corriger desormais par une austere conduite tous les déreglemens

criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.

D. CARLOS

Ce dessein, D. Juan, ne choque point ce que je dis, et la compagnie d'une femme legitime peut bien
s'accommoder avec les loüables pensées que le Ciel vous inspire.

D. JUAN

Helas point du tout, c'est un dessein que vostre soeur elle-mesme a pris, elle a resolu sa retraite, et nous
avons esté touchez tous deux en mesme temps.

D. CARLOS

Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant estre imputée au mépris que vous feriez d'elle et de nôtre
famille, et nostre honneur demande qu'elle vive avec vous.

D. JUAN

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