bibliotheq.net - littérature française
 

Molière - Dom Juan, ou le festin de pierre

conduite, et me jetter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ay formé par pure politique,
un stratageme utile, une grimace necessaire, où je veux me contraindre pour ménager un pere dont j'ay

besoin, et me mettre à couvert du costé des hommes de cent fâcheuses avantures qui pourroient m'arriver.

Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien-aise d'avoir un témoin du fond de mon ame

et des veritables motifs qui m'obligent à faire les choses.

SGANARELLE

Quoy ? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous eriger en homme de bien ?

D. JUAN

Et pourquoy non ? il y en a tant d'autres comme moy qui se mélent de ce métier, et qui se servent du
mesme masque pour abuser le monde.

SGANARELLE

Ah, quel homme ! quel homme !

D. JUAN

Il n'y a plus de honte maintenant à cela, l'Hipocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode
passent pour vertus, le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse

joüer aujourd'hui, et la profession d Hipocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture

est toûjours respectée, et quoy qu'on la découvre, on n'ose rien dire contr'elle. Tous les autres vices des

hommes sont exposez à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l'Hipocrisie est

un vice privilegié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et joüit en repos d'une impunité

souveraine. On lie à force de grimaces une société étroite avec tous les gens du party ; qui en choque un,

se les attire tous sur les bras, et ceux que l'on sçait mesme agir de bonne foy là-dessus, et que chacun

connoist pour être veritablement touchez : ceux-là, dis-je, sont toûjours les dupes des autres, ils donnent

hautement dans le panneau des grimaciers, et appuyent aveuglément les singes de leurs actions. Combien

crois-tu que j'en connoisse, qui par ce stratageme ont rhabillé adroitement les desordres de leur jeunesse,

qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et sous cet habit respecté, ont la permission d'estre

les plus méchans hommes du monde ? on a beau sçavoir leurs intrigues, et les connoistre pour ce qu'ils

sont, ils ne laissent pas pour cela d'estre en credit parmy les gens, et quelque baissement de teste, un

soûpir mortifié, et deux roulemens d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous

cét abry favorable que je veux me sauver et mettre en seureté mes affaires. Je ne quitteray point mes

douces habitudes, mais j'auray soin de me cacher, et me divertiray à petit bruit. Que si je viens à estre

découvert, je verray sans me remuer prendre mes interests à toute la cabale, et je seray défendu par elle

envers, et contre tous. Enfin, c'est là le vray moyen de faire impunément tout ce que je voudray. Je

m'érigeray en censeur des actions d'autruy, jugeray mal de tout le monde, et n'auray bonne opinion que

de moy. Dés qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonneray jamais, et garderay tout

doucement une haine irreconciliable. Je feray le vangeur des interêts du Ciel, et sous ce pretexte

commode, je pousseray mes Ennemis, je les accuseray d'impieté, et sçauray déchaîner contr'eux des zelez

indiscrets, qui sans connoissance de cause crieront en public contr'eux, qui les accableront d'injures, et

les damneront hautement de leur authorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des

hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siecle.

SGANARELLE

O Ciel ! qu'entends-je icy ? il ne vous manquoit plus que d'estre Hipocrite pour vous achever de tout
point, et voila le comble des abominations. Monsieur, cette derniere cy m'emporte, et je ne puis

< page précédente | 49 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.