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Molière - Dom Juan, ou le festin de pierre

d'un coup a fait en moy un changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon ame, et dessillé
mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j'ay esté et les désordres criminels de la vie

que j'ay menée. J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'estonne comme le Ciel les a pû

souffrir si long-temps et n'a pas vingt fois sur ma teste laissé tomber les coups de sa Justice redoutable. Je

voy les graces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je pretends en profiter

comme je doy, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, reparer par là le scandale

de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du Ciel une pleine remission. C'est à quoy je vais

travailler, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous mesme à

faire choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui je puisse marcher seurement

dans le chemin où je m'en vais entrer.

D. LOUIS

Ah, mon fils, que la tendresse d'un pere est aisément rappellée, et que les offences d'un fils s'évanoüissent
viste au moindre mot de repentir ! Je ne me souviens plus déja de tous les déplaisirs que vous m'avez

donnez, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je

l'avoüe, je jette des larmes de joye, tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ay plus rien desormais à

demander au Ciel. Embrassez-moy, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette loüable pensée.

Pour moy, j'en vais tout de ce pas porter l'heureuse nouvelle à vostre mere, partager avec elle les doux

transports du ravissement où je suis, et rendre grace au Ciel des saintes resolutions qu'il a daigné vous

inspirer.

SCÈNE II - D. JUAN, SGANARELLE.

SGANARELLE

Ah, Monsieur, que j'ay de joye de vous voir converty ! il y a long-temps que j'attendois cela, et voila,
grace au Ciel, tous mes souhaits accomplis.

D. JUAN

La peste le benest.

SGANARELLE

Comment, le benest ?

D. JUAN

Quoy ? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche estoit d'accord
avec mon coeur ?

SGANARELLE

Quoy, ce n'est pas... vous ne... vostre... oh quel homme ! quel homme ! quel homme !

D. JUAN

Non, non, je ne suis point changé, et mes sentimens sont toûjours les mesmes.

SGANARELLE

Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette Statuë mouvante et parlante ?

D. JUAN

Il y a bien quelque chose là-dedans que je ne comprends pas, mais quoy que ce puisse estre, cela n'est pas
capable, ny de convaincre mon esprit, ny d'ébranler mon ame, et si j'ay dit que je voulois corriger ma

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