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Molière - Dom Juan, ou le festin de pierre
D. JUAN
Oüy, mais ma passion est usée pour D. Elvire, et l'engagement ne compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le sçais, et je ne sçaurois me resoudre à renfermer mon coeur entre quatre murailles. Je te l'ay dit vingt fois, j'ay une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon coeur est à toutes les belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe Edifice que je vois entre ces arbres ?
SGANARELLE
Vous ne le sçavez pas ?
D. JUAN
Non vraiment.
SGANARELLE
Bon, c'est le Tombeau que le Commandeur faisoit faire lors que vous le tuastes.
D. JUAN
Ah, tu as raison, je ne sçavois pas que c'estoit de ce costé-cy qu'il estoit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cét ouvrage, aussi bien que de la statuë du Commandeur, et j'ay envie de l'aller voir.
SGANARELLE
Monsieur, n'allez point là.
D. JUAN
Pourquoy ?
SGANARELLE
Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tué.
D. JUAN
Au contraire, c'est une visite dont je luy veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grace, s'il est galant homme, allons, entrons dedans.
(Le Tombeau s'ouvre, où l'on voit un superbe Mausolée, et la Statuë du Commandeur.)
SGANARELLE
Ah, que cela est beau ! les belles Statuës ! le beau marbre ! les beaux pilliers ! ah, que cela est beau, qu'en dites-vous, Monsieur ?
D. JUAN
Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort, et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa vie d'une assez simple demeure, en veüille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire.
SGANARELLE
Voicy la Statuë du Commandeur.
D. JUAN
Parbleu, le voila bon avec son habit d'Empereur Romain.
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