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Molière - Dom Juan, ou le festin de pierre
D. CARLOS
Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en diray rien du tout, et c'est bien la moindre chose que je vous doive, aprés m'avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lors que je ne puis en parler sans en dire du mal : mais quelque amy que vous luy soyez, j'ose esperer que vous n'approuverez pas son action, et ne trouverez pas estrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance.
D. JUAN
Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles ; je suis amy de D. Juan, je ne puis pas m'en empescher, mais il n'est pas raisonnable qu'il offence impunément des Gentilshommes, et je m'engage à vous faire faire raison par luy.
D. CARLOS
Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures ?
D. JUAN
Toute celle que vostre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la peine de chercher D. Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
D. CARLOS
Cét espoir est bien doux, Monsieur, à des coeurs offencez ; mais aprés ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur, que vous fussiez de la partie.
D. JUAN
Je suis si attaché à D. Juan, qu'il ne sçauroit se battre que je ne me batte aussi : mais enfin j'en réponds comme de moy-mesme, et vous n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse, et vous donne satisfaction.
D. CARLOS
Que ma destinée est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que D. Juan soit de vos amis !
SCÈNE IV. D. ALONSE et trois suivans, D. CARLOS, D. JUAN, SGANARELLE.
D. ALONSE
Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amene aprés nous, je veux un peu marcher à pied. O Ciel, que vois-je icy ? Quoy, mon frere, vous voila avec nostre Ennemy mortel ?
D. CARLOS
Nostre Ennemy mortel ?
D. JUAN
se reculant trois pas et mettant fierement
la main sur la garde de son épée. Oüy, je suis D. Juan moy-mesme, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom.
D. ALONSE
Ah, traître, il faut que tu perisses, et...
D. CARLOS
Ah, mon frere, arrestez, je luy suis redevable de la vie, et sans le secours de son bras, j'aurois esté tué par des voleurs que j'ay trouvez.
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