CHAPITRE XII

Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à laquelle ils étaient tous priés.

Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de loin.

Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement marqué et s'assit auprès d'elle.

Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des descriptions de contrées lointaines aux moeurs étranges. Les Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et ne parlaient guère.

Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide coutume canadienne.

- Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment aimez-vous le Canada?

- C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à la longue.

C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient recherchées et pleines de raffinement.

- Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur aussi?

- Non.

- Quel métier donc que vous faisiez?

Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à comprendre.

- Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre dans un magasin.

Employés - commis - cela c'était clair pour tout le monde; mais la profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux qui l'écoutaient.

Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...»

- Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.

- Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant.

Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus:

- Ni moi!

- Ni moi!

Et tous se mirent à rire.

Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, maintenant.

- Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par icitte?

Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du coeur: la lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec chaleur quelques mois plus tôt...

Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.

- On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout est cher, on vit enfermé...

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné les mille duretés d'une terre impitoyable.

- Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel Chapdelaine, le pays icitte, la vie?