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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs
quenouilles violettes et rouges et m'apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que

j'avais l'intention de composer. Et ces rêves m'avertissaient que puisque je voulais un jour être un

écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de

trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s'arrêtait de

fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n'avais pas de génie

ou peut-être une maladie cérébrale l'empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour arranger

cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en place qu'il arrivait à nous faire transgresser les

lois que Françoise m'avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la vie et de la mort,

à faire retarder d'un an pour notre maison, seule de tout le quartier, les travaux de "ravalement", à obtenir

du ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux, l'autorisation qu'il passât le

baccalauréat deux mois d'avance, dans la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu

d'attendre le tour des S. Si j'étais tombé gravement malade, si j'avais été capturé par des brigands,

persuadé que mon père avait trop d'intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres

de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose

que de vains simulacres sans danger pour moi, j'aurais attendu avec calme l'heure inévitable du retour à

la bonne réalité, l'heure de la délivrance ou de la guérison; peut-être cette absence de génie, ce trou noir

qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n'était-il aussi qu'une

illusion sans consistance, et cesserait-elle par l'intervention de mon père qui avait dû convenir avec le

Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain de l'époque. Mais d'autres fois

tandis que mes parents s'impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma vie actuelle au

lieu de me sembler une création artificielle de mon père et qu'il pouvait modifier à son gré, m'apparaissait

au contraire comme comprise dans une réalité qui n'était pas faite pour moi, contre laquelle il n'y avait

pas de recours, au coeur de laquelle je n'avais pas d'allié, qui ne cachait rien au delà d'elle-même. Il me

semblait alors que j'existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais

comme eux, et que parmi eux j'étais seulement du nombre de ceux qui n'ont pas de dispositions pour

écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les encouragements que m'avait

donnés Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que j'avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes

les paroles flatteuses qu'on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes

actions, les remords de sa conscience.

Un jour ma mère me dit: "Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes, comme le docteur
Percepied l'a très bien soignée il y a quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa

fille. Tu pourras l'apercevoir à la cérémonie." C'était du reste par le docteur Percepied que j'avais le plus

entendu parler de Mme de Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d'une revue illustrée où

elle était représentée dans le costume qu'elle portait à un bal travesti chez la princesse de Léon.

Tout d'un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit
de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une

cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que

dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine

perceptibles, des parcelles d'analogie avec le portrait qu'on m'avait montré, parce que surtout les traits

particuliers que je relevais en elle, si j'essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les

mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s'était servi le docteur Percepied quand il avait décrit

devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la

chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle,

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