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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

les autres visiteurs.

Mais si l'on avait dit à ma grand'mère que ce Swann qui, en tant que fils Swann était parfaitement
"qualifié" pour être reçu par toute la "belle bourgeoisie", par les notaires ou les avoués les plus estimés de

Paris (privilège qu'il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette, une vie

toute différente; qu'en sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu'il rentrait se coucher, il

rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l'oeil d'aucun agent ou

associé d'agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu'aurait pu l'être pour une

dame plus lettrée la pensée d'être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu'il allait,

après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux

des mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts; ou, pour s'en tenir à une image qui avait plus

de chance de lui venir à l'esprit, car elle l'avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray -

d'avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de

trésors insoupçonnés.

Un jour qu'il était venu nous voir à Paris après dîner en s'excusant d'être en habit, Françoise ayant, après
son départ, dit tenir du cocher qu'il avait dîné "chez une princesse", "Oui, chez une princesse du

demi-monde!" avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot, avec

une ironie sereine.

Aussi, ma grand'tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle croyait qu'il devait être flatté par
nos invitations, elle trouvait tout naturel qu'il ne vînt pas nous voir l'été sans avoir à la main un panier de

pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de ses voyages d'Italie il m'eût rapporté des

photographies de chefs-d'oeuvre.

On ne se gênait guère pour l'envoyer quérir dès qu'on avait besoin d'une recette de sauce gribiche ou de
salade à l'ananas pour des grands dîners où on ne l'invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant

pour qu'on pût le servir à des étrangers qui venaient pour la première fois. Si la conversation tombait sur

les princes de la Maison de France: "des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous

en passons, n'est-ce pas", disait ma grand'tante à Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de

Twickenham; elle lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la soeur de ma grand'mère

chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si recherché, la naïve brusquerie d'un enfant qui joue avec un

bibelot de collection sans plus de précautions qu'avec un objet bon marché. Sans doute le Swann que

connurent à la même époque tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand'tante,

quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu'avaient retenti les deux coups hésitants de la

clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu'elle savait sur la famille Swann, l'obscur et incertain

personnage qui se détachait, suivi de ma grand'mère, sur un fond de ténèbres, et qu'on reconnaissait à la

voix. Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout

matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance

comme d'un cahier des charges ou d'un testament; notre personnalité sociale est une création de la pensée

des autres. Même l'acte si simple que nous appelons "voir une personne que nous connaissons" est en

partie un acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence physique de l'être que nous voyons, de toutes les

notions que nous avons sur lui et dans l'aspect total que nous nous représentons, ces notions ont

certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une

adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si

celle-ci n'était qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous

entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le

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