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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

fermer les volets et la fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa vie
M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce qu'après la mort il avait reçu d'elle en salaire.

Et pourtant j'ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à cette scène, il n'eût peut-être pas encore
perdu sa foi dans le bon coeur de sa fille, et peut-être même n'eût-il pas eu en cela tout à fait tort. Certes,

dans les habitudes de Mlle Vinteuil l'apparence du mal était si entière qu'on aurait eu de la peine à la

rencontrer réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez une sadique; c'est à la lumière de la rampe

des théâtres du boulevard plutôt que sous la lampe d'une maison de campagne véritable qu'on peut voir

une fille faire cracher une amie sur le portrait d'un père qui n'a vécu que pour elle; et il n'y a guère que le

sadisme qui donne un fondement dans la vie à l'esthétique du mélodrame. Dans la réalité, en dehors des

cas de sadisme, une fille aurait peut-être des manquements aussi cruels que ceux de Mlle Vinteuil envers

la mémoire et les volontés de son père mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte d'un

symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf; ce que sa conduite aurait de criminel serait plus voilé aux

yeux des autres et même à ses yeux à elle qui ferait le mal sans se l'avouer. Mais, au-delà de l'apparence,

dans le coeur de Mlle Vinteuil, le mal, au début du moins, ne fut sans doute pas sans mélange. Une

sadique comme elle est l'artiste du mal, ce qu'une créature entièrement mauvaise ne pourrait être car le

mal ne lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait même pas d'elle; et la

vertu, la mémoire des morts, la tendresse filiale, comme elle n'en aurait pas le culte, elle ne trouverait pas

un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de l'espèce de Mlle Vinteuil sont des être si purement

sentimentaux, si naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît quelque chose de

mauvais, le privilège des méchants. Et quand ils se concèdent à eux-mêmes de s'y livrer un moment, c'est

dans la peau des méchants qu'ils tâchent d'entrer et de faire entrer leur complice, de façon à avoir eu un

moment l'illusion de s'être évadés de leur âme scrupuleuse et tendre, dans le monde inhumain du plaisir.

Et je comprenais combien elle l'eût désiré en voyant combien il lui était impossible d'y réussir. Au

moment où elle se voulait si différente de son père, ce qu'elle me rappelait c'était les façons de penser, de

dire, du vieux professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu'elle profanait, ce qu'elle faisait

servir à ses plaisirs mais qui restait entre eux et elle et l'empêchait de les goûter directement, c'était la

ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu'il lui avait transmis comme un bijou de

famille, ces gestes d'amabilité qui interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie,

une mentalité qui n'était pas faite pour lui et l'empêchait de le connaître comme quelque chose de très

différent des nombreux devoirs de politesse auxquels elle se consacrait d'habitude. Ce n'est pas le mal qui

lui donnait l'idée du plaisir, qui lui semblait agréable; c'est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme

chaque fois qu'elle s'y adonnait il s'accompagnait pour elle de ces pensées mauvaises qui le reste du

temps étaient absentes de son âme vertueuse, elle finissait par trouver au plaisir quelque chose de

diabolique, par l'identifier au Mal. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie n'était pas

foncièrement mauvaise, et qu'elle n'était pas sincère au moment où elle lui tenait ces propos

blasphématoires. Du moins avait-elle le plaisir d'embrasser sur son visage, des sourires, des regards,

feints peut-être, mais analogues dans leur expression vicieuse et basse à ceux qu'aurait eus non un être de

bonté et de souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir. Elle pouvait s'imaginer un instant qu'elle

jouait vraiment les jeux qu'eût joués avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en

effet ces sentiments barbares à l'égard de la mémoire de son père. Peut-être n'eût-elle pas pensé que le

mal fût un état si rare, si extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d'émigrer, si elle avait su

discerner en elle comme en tout le monde, cette indifférence aux souffrances qu'on cause et qui, quelques

autres noms qu'on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté.

S'il était assez simple d'aller du côté de Méséglise, c'était une autre affaire d'aller du côté de Guermantes,

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