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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

qu'ils n'avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que nous ne méprisions pas parce qu'ils en avaient
tant pour lui dont ils avaient été la raison de vivre avant qu'il les sacrifiât à sa fille, et qui pour la plupart

pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire, quelques-uns inscrits sur des feuillets épars,

illisibles, resteraient inconnus; ma mère pensait à cet autre renoncement plus cruel encore auquel M.

Vinteuil avait été contraint, le renoncement à un avenir de bonheur honnête et respecté pour sa fille;

quand elle évoquait toute cette détresse suprême de l'ancien maître de piano de mes tantes, elle éprouvait

un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil tout

mêlé du remords d'avoir à peu près tué son père. "Pauvre M. Vinteuil, disait ma mère, il a vécu et il est

mort pour sa fille, sans avoir reçu son salaire. Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle forme? Il ne

pourrait lui venir que d'elle."

Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée était posé un petit portrait de son père que vivement
elle alla chercher au moment où retentit le roulement d'une voiture qui venait de la route, puis elle se jeta

sur un canapé, et tira près d'elle une petite table sur laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil

autrefois avait mis à côté de lui le morceau qu'il avait le désir de jouer à mes parents. Bientôt son amie

entra. Mlle Vinteuil l'accueillit sans se lever, ses deux mains derrière la tête et se recula sur le bord

opposé du sofa comme pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu'elle semblait ainsi lui imposer

une attitude qui lui était peut-être importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux être loin

d'elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de son coeur s'en alarma; reprenant toute la

place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à bâiller pour indiquer que l'envie de dormir était la seule

raison pour laquelle elle s'était ainsi étendue. Malgré la familiarité rude et dominatrice qu'elle avait avec

sa camarade, je reconnaissais les gestes obséquieux et réticents, les brusques scrupules de son père.

Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer les volets et de n'y pas réussir.

"Laisse donc tout ouvert, j'ai chaud," dit son amie.

"Mais c'est assommant, on nous verra", répondit Mlle Vinteuil.

Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu'elle n'avait dit ces mots que pour la provoquer à
lui répondre par certains autres qu'elle avait en effet le désir d'entendre, mais que par discrétion elle

voulait lui laisser l'initiative de prononcer. Aussi son regard que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre

l'expression qui plaisait tant à ma grand'mère, quand elle ajouta vivement:

"Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c'est assommant, quelque chose insignifiante qu'on
fasse, de penser que des yeux vous voient."

Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots prémédités qu'elle avait
jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d'elle-même une

vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un soudard fruste et vainqueur.

"Oui, c'est probable qu'on nous regarde à cette heure-ci, dans cette campagne fréquentée, dit
ironiquement son amie. Et puis quoi? Ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d'un clignement

d'yeux malicieux et tendre, ces mots qu'elle récita par bonté, comme un texte, qu'elle savait être agréable

à Mlle Vinteuil, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre cynique), quand même on nous verrait ce n'en est

que meilleur."

Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son coeur scrupuleux et sensible ignorait quelles paroles devaient
spontanément venir s'adapter à la scène que ses sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu'elle

pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la fille vicieuse qu'elle désirait d'être,

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