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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l'iris, je ne voyais que sa
tour au milieu du carreau de la fenêtre entr'ouverte, pendant qu'avec les hésitations héroïques du

voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en

moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu'au moment où une trace naturelle comme

celle d'un colimaçon s'ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu'à moi. En vain je le

suppliais maintenant. En vain, tenant l'étendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes regards

qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller jusqu'au porche de Saint-André-des-Champs;

jamais ne s'y trouvait la paysanne que je n'eusse pas manqué d'y rencontrer si j'avais été avec mon

grand-père et dans l'impossibilité de lier conversation avec elle. Je fixais indéfiniment le tronc d'un arbre

lointain, de derrière lequel elle allait surgir et venir à moi; l'horizon scruté restait désert, la nuit tombait,

c'était sans espoir que mon attention s'attachait, comme pour aspirer les créatures qu'ils pouvaient recéler,

à ce sol stérile, à cette terre épuisée; et ce n'était plus d'allégresse, c'était de rage que je frappais les arbres

du bois de Roussainville d'entre lesquels ne sortait pas plus d'êtres vivants que s'ils eussent été des arbres

peints sur la toile d'un panorama, quand, ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d'avoir serré

dans mes bras la femme que j'avais tant désirée, j'étais pourtant obligé de reprendre le chemin de

Combray en m'avouant à moi-même qu'était de moins en moins probable le hasard qui l'eût mise sur mon

chemin. Et s'y fût-elle trouvée, d'ailleurs, eussé-je osé lui parler? Il me semblait qu'elle m'eût considéré

comme un fou; je cessais de croire partagés par d'autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les désirs

que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m'apparaissaient plus que

comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n'avaient

plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n'était

plus à ma vie qu'un cadre conventionnel comme l'est à la fiction d'un roman le wagon sur la banquette

duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.

C'est peut-être d'une impression ressentie aussi auprès de Montjouvain, quelques années plus tard,
impression restée obscure alors, qu'est sortie, bien après, l'idée que je me suis faite du sadisme. On verra

plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de cette impression devait jouer un rôle important

dans ma vie. C'était par un temps très chaud; mes parents qui avaient dû s'absenter pour toute la journée,

m'avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais; et étant allé jusqu'à la mare de Montjouvain où j'aimais

revoir les reflets du toit de tuile, je m'étais étendu à l'ombre et endormi dans les buissons du talus qui

domine la maison, là où j'avais attendu mon père autrefois, un jour qu'il était allé voir M. Vinteuil. Il

faisait presque nuit quand je m'éveillai, je voulus me lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la

reconnaître, car je ne l'avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle était encore une enfant,

tandis qu'elle commençait d'être une jeune fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à

quelques centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont elle avait fait son

petit salon à elle. La fenêtre était entr'ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements sans

qu'elle me vît, mais en m'en allant j'aurais fait craquer les buissons, elle m'aurait entendu et elle aurait pu

croire que je m'étais caché là pour l'épier.

Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous n'étions pas allés la voir, ma mère ne
l'avait pas voulu à cause d'une vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté: la pudeur; mais elle

la plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbée d'abord

par les soins de mère et de bonne d'enfant qu'il donnait à sa fille, puis par les souffrances que celle-ci lui

avait causées; elle revoyait le visage torturé qu'avait eu le vieillard tous les derniers temps; elle savait

qu'il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son oeuvre des dernières années, pauvres

morceaux d'un vieux professeur de piano, d'un ancien organiste de village dont nous imaginions bien

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