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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer dans mes
bras. Né brusquement, et sans que j'eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause, au milieu de

pensées très différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu'un degré supérieur de celui

qu'elles me donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au

reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville où je désirais depuis longtemps

aller, aux arbres de son bois, au clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait seulement

paraître plus désirables parce que je croyais que c'était eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir

que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile d'une brise puissante, inconnue et

propice. Mais si ce désir qu'une femme apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose

de plus exaltant, les charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de

trop restreint. Il me semblait que la beauté des arbres c'était encore la sienne et que l'âme de ces horizons,

du village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son baiser me la livrerait; et mon

imagination reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les

domaines de mon imagination, mon désir n'avait plus de limites. C'est qu'aussi, - comme il arrive dans

ces moments de rêverie au milieu de la nature où l'action de l'habitude étant suspendue, nos notions

abstraites des choses mises de côté, nous croyons d'une foi profonde, à l'originalité, à la vie individuelle

du lieu où nous nous trouvons - la passante qu'appelait mon désir me semblait être non un exemplaire

quelconque de ce type général: la femme, mais un produit nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce

temps-là tout ce qui n'était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux, plus important, doué

d'une existence plus réelle que cela ne paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais

pas. J'avais le désir d'une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d'une pêcheuse de Balbec, comme

j'avais le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu'elles pouvaient me donner m'aurait paru moins

vrai, je n'aurais plus cru en lui, si j'en avais modifié à ma guise les conditions. Connaître à Paris une

pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise c'eût été recevoir des coquillages que je n'aurais pas

vus sur la plage, une fougère que je n'aurais pas trouvée dans les bois, c'eût été retrancher au plaisir que

la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels l'avait enveloppée mon imagination. Mais errer ainsi

dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c'était ne pas connaître de ces bois le

trésor caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de feuillages, elle était

elle-même pour moi comme une plante locale d'une espèce plus élevée seulement que les autres et dont

la structure permet d'approcher de plus près qu'en elles, la saveur profonde du pays. Je pouvais d'autant

plus facilement le croire (et que les caresses par lesquelles elle m'y ferait parvenir, seraient aussi d'une

sorte particulière et dont je n'aurais pas pu connaître le plaisir par une autre qu'elle), que j'étais pour

longtemps encore à l'âge où on ne l'a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes

différentes avec lesquelles on l'a goûté, où on ne l'a pas réduit à une notion générale qui les fait

considérer dès lors comme les instruments interchangeables d'un plaisir toujours identique. Il n'existe

même pas, isolé, séparé et formulé dans l'esprit, comme le but qu'on poursuit en s'approchant d'une

femme, comme la cause du trouble préalable qu'on ressent. A peine y songe-t-on comme à un plaisir

qu'on aura; plutôt, on l'appelle son charme à elle; car on ne pense pas à soi, on ne pense qu'à sortir de soi.

Obscurément attendu, immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où il

s'accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards, les baisers de celle qui est auprès de

nous, qu'il nous apparaît surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre reconnaissance

pour la bonté de coeur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard que nous

mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous comble.

Hélas, c'était en vain que j'implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de faire venir
auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que j'avais eu de mes premiers

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