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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant mon mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir
à Combray, ma grand'tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu'il ne vivait plus du tout dans

la société qu'avait fréquentée sa famille et que sous l'espèce d'incognito que lui faisait chez nous ce nom

de Swann, ils hébergeaient, - avec la parfaite innocence d'honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le

savoir, un célèbre brigand, - un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de

Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg

Saint-Germain.

L'ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en
partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d'alors se faisaient

de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun,

dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang qu'occupaient ses parents, et d'où rien, à moins des

hasards d'une carrière exceptionnelle ou d'un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous faire

pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père, était agent de change; le "fils Swann" se trouvait

faire partie pour toute sa vie d'une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables,

variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait

donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était "en situation" de frayer. S'il en connaissait

d'autres, c'étaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille, comme étaient

mes parents, fermaient d'autant plus bienveillamment les yeux qu'il continuait, depuis qu'il était orphelin,

à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à parier que ces gens inconnus de nous qu'il voyait,

étaient de ceux qu'il n'aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l'on avait voulu à

toute force appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils d'agents de

situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour lui un peu inférieur parce que, très simple

de façon et ayant toujours eu une "toquade" d'objets anciens et de peinture, il demeurait maintenant dans

un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma grand'mère rêvait de visiter, mais qui était situé

quai d'Orléans, quartier que ma grand'tante trouvait infamant d'habiter. "Etes-vous seulement

connaisseur? je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des

croûtes par les marchands", lui disait ma grand'tante; elle ne lui supposait en effet aucune compétence et

n'avait pas haute idée même au point de vue intellectuel d'un homme qui dans la conversation évitait les

sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement quand il nous donnait, en entrant

dans les moindres détails, des recettes de cuisine, mais même quand les soeurs de ma grand'mère parlaient

de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer son admiration pour un tableau, il

gardait un silence presque désobligeant et se rattrapait en revanche s'il pouvait fournir sur le musée où il

se trouvait, sur la date où il avait été peint, un renseignement matériel. Mais d'habitude il se contentait de

chercher à nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des

gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière,

avec notre cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand'tante, mais sans qu'elle distinguât bien si

c'était à cause du rôle ridicule que s'y donnait toujours Swann ou de l'esprit qu'il mettait à les conter: "On

peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!" Comme elle était la seule personne un peu

vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,

qu'il aurait pu, s'il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou avenue de l'Opéra, qu'il était le fils de M.

Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, mais que c'était sa fantaisie. Fantaisie qu'elle

jugeait du reste devoir être si divertissante pour les autres, qu'à Paris, quand M. Swann venait le 1er

janvier lui apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s'il y avait du monde, de lui dire:

"Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près de l'Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le

train quand vous prenez le chemin de Lyon?" Et elle regardait du coin de l'oeil, par-dessus son lorgnon,

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