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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

les visites de Swann avaient été les dernières qu'elle avait reçues, alors qu'elle fermait déjà sa porte à tout
le monde. Et de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle était la seule

personne de chez nous qu'il demandât encore à voir), elle lui faisait répondre qu'elle était fatiguée, mais

qu'elle le laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir-là: "Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai

en voiture jusqu'à la porte du parc." C'est sincèrement qu'elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann et

Tansonville; mais le désir qu'elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces; sa réalisation les eût

excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait; la fatigue

commençait avant qu'elle fût passée dans l'autre chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé

pour elle - plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude, - c'est ce grand renoncement de la vieillesse

qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se

prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens

les plus spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire

pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait

parfaitement savoir qu'elle ne reverrait pas Swann, qu'elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette

réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui

rendre plus douloureuse: c'est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait

constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une

fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l'inaction, à l'isolement, au silence, la douceur

réparatrice et bénie du repos.

Ma tante n'alla pas voir la haie d'épines roses, mais à tous moments je demandais à mes parents si elle
n'irait pas, si autrefois elle allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents et

grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des Dieux. Ce nom, devenu pour moi

presque mythologique, de Swann, quand je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur

entendre dire, je n'osais pas le prononcer moi-même, mais je les entraînais sur des sujets qui avoisinaient

Gilberte et sa famille, qui la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d'elle; et je contraignais

tout d'un coup mon père, en feignant de croire par exemple que la charge de mon grand-père avait été

déjà avant lui dans notre famille, ou que la haie d'épines roses que voulait voir ma tante Léonie se

trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à me dire, comme malgré moi, comme de

lui-même: "Mais non, cette charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de

Swann ." Alors j'étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se posant sur la place où il était

toujours écrit en moi, pesait à m'étouffer ce nom qui, au moment où je l'entendais, me paraissait plus

plein que tout autre, parce qu'il était lourd de toutes les fois où, d'avance, je l'avais mentalement proféré.

Il me causait un plaisir que j'étais confus d'avoir osé réclamer à mes parents, car ce plaisir était si grand

qu'il avait dû exiger d'eux pour qu'ils me le procurassent beaucoup de peine, et sans compensation,

puisqu'il n'était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation par discrétion. Par scrupule

aussi. Toutes les séductions singulières que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès

qu'ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d'un coup que mes parents ne pouvaient pas ne pas les

ressentir, qu'ils se trouvaient placés à mon point de vue, qu'ils apercevaient à leur tour, absolvaient,

épousaient mes rêves, et j'étais malheureux comme si je les avais vaincus et dépravés.

Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d'habitude, mes parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le
matin du départ, comme on m'avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un chapeau

que je n'avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours, après m'avoir cherché partout, ma

mère me trouva en larmes dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux

aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui

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