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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

leur est pas spécialement destiné, qui n'a rien d'essentiellement férié, - mais une parure plus riche encore,
car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place

qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient "en couleur", par

conséquent d'une qualité supérieure selon l'esthétique de Combray si l'on en jugeait par l'échelle des prix

dans le "magasin" de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses.

Moi-même j'appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l'on m'avait permis d'écraser des fraises.

Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre

embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce qu'elles leur présentent la raison de leur

supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d'évidence aux yeux des enfants, et à cause de

cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même

lorsqu'ils ont compris qu'elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n'avaient pas été choisies par la

couturière. Et certes, je l'avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus

d'émerveillement, que ce n'était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu'était traduite

l'intention de festivité dans les fleurs, mais que c'était la nature qui, spontanément, l'avait exprimée avec

la naïveté d'une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l'arbuste de ces

rosettes d'un ton trop tendre et d'un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces

petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur

l'autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus pâle qui, en s'entr'ouvrant,

laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre rose, de rouges sanguines et trahissaient plus

encore que les fleurs, l'essence particulière, irrésistible, de l'épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où

elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d'elle qu'une jeune

fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de

Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l'arbuste

catholique et délicieux.

La haie laissait voir à l'intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre
lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d'un cuir ancien de

Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d'arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait

aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l'éventail vertical et

prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il

arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus

profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d'un blond roux qui avait l'air de rentrer de

promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches

roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l'ai appris depuis, réduire en ses

éléments objectifs une impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit, assez "d'esprit

d'observation" pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à

elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif azur, puisqu'elle était

blonde: de sorte que, peut-être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs, - ce qui frappait tant la première

fois qu'on la voyait - je n'aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses

yeux bleus.

Je la regardais, d'abord de ce regard qui n'est pas que le porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se
penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps

qu'il regarde et l'âme avec lui; puis, tant j'avais peur que d'une seconde à l'autre mon grand-père et mon

père, apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d'un

second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me

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