bibliotheq.net - littérature française
 

Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

qu'il venait d'arrêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à faire passer plus vite. La lumière tombait
si implacable du ciel devenu fixe que l'on aurait voulu se soustraire à son attention, et l'eau dormante

elle-même, dont des insectes irritaient perpétuellement le sommeil, rêvant sans doute de quelque

Maelstrôm imaginaire, augmentait le trouble où m'avait jeté la vue du flotteur de liège en semblant

l'entraîner à toute vitesse sur les étendues silencieuses du ciel reflété; presque vertical il paraissait prêt à

plonger et déjà je me demandais, si, sans tenir compte du désir et de la crainte que j'avais de la connaître,

je n'avais pas le devoir de faire prévenir Mlle Swann que le poisson mordait, - quand il me fallut

rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m'appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis

dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s'étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant

de l'odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la

jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage

de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi

délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient

chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style

flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui

s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison

sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même

chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu'un souffle défait.

Mais j'avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu'elle
devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m'unir au rythme qui jetait leurs fleurs,

ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux,

elles m'offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me laisser

approfondir davantage, comme ces mélodies qu'on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant

dans leur secret. Je me détournais d'elles un moment, pour les aborder ensuite avec des forces plus

fraîches. Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs,

quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de

leurs fleurs comme la bordure d'une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le

panneau; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l'approche d'un village, ils

m'annonçaient l'immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d'un seul

coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa

bouée graisseuse et noire, me faisait battre le coeur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse

une première barque échouée que répare un calfat, et s'écrie, avant de l'avoir encore vue: "La Mer!"

Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d'oeuvre dont on croit qu'on saura mieux
les voir quand on a cessé un moment de les regarder, mais j'avais beau me faire un écran de mes mains

pour n'avoir qu'elles sous les yeux, le sentiment qu'elles éveillaient en moi restait obscur et vague,

cherchant en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m'aidaient pas à l'éclaircir, et je ne

pouvais demander à d'autres fleurs de le satisfaire. Alors, me donnant cette joie que nous éprouvons

quand nous voyons de notre peintre préféré une oeuvre qui diffère de celles que nous connaissions, ou

bien si l'on nous mène devant un tableau dont nous n'avions vu jusque-là qu'une esquisse au crayon, si un

morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l'orchestre, mon

grand-père m'appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit: "Toi qui aimes les aubépines,

regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie!" En effet c'était une épine, mais rose, plus belle encore que

les blanches. Elle aussi avait une parure de fête, - de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses,

puisqu'un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne

< page précédente | 75 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.