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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

pourtant bien qu'on ne pouvait jamais être sûr de l'heure à laquelle on serait rentré.

"Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu'ils seraient allés du côté de Guermantes! Mon
dieu! ils doivent avoir une faim! et votre gigot qui doit être tout desséché après ce qu'il a attendu. Aussi

est-ce une heure pour rentrer! comment, vous êtes allés du côté de Guermantes!"

"Mais je croyais que vous le saviez, Léonie, disait maman. Je pensais que Françoise nous avait vus sortir
par la petite porte du potager."

Car il y avait autour de Combray deux "côtés" pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en
effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un côté ou de l'autre: le côté de

Méséglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu'on passait devant la propriété

de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n'ai

jamais connu que le "côté" et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des

gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne "connaissions point" et qu'à ce signe on tenait

pour "des gens qui seront venus de Méséglise". Quant à Guermantes je devais un jour en connaître

davantage, mais bien plus tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi

quelque chose d'inaccessible comme l'horizon, dérobé à la vue, si loin qu'on allât, par les plis d'un terrain

qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m'est apparu que comme le terme

plutôt idéal que réel de son propre "côté", une sorte d'expression géographique abstraite comme la ligne

de l'équateur, comme le pôle, comme l'orient. Alors, "prendre par Guermantes" pour aller à Méséglise, ou

le contraire, m'eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l'est pour aller à l'ouest.

Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu'il connût

et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi

comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n'appartiennent qu'aux créations de notre esprit; la

moindre parcelle de chacun d'eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis

qu'à côté d'eux, avant qu'on fût arrivé sur le sol sacré de l'un ou de l'autre, les chemins purement

matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l'idéal de la vue de plaine et l'idéal du paysage de

rivière, ne valaient pas plus la peine d'être regardés que par le spectateur épris d'art dramatique, les

petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances

kilométriques la distance qu'il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de

ces distances dans l'esprit qui ne font pas qu'éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Et cette

démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n'aller jamais

vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une

fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l'un de l'autre, inconnaissables l'un à l'autre,

dans les vases clos et sans communication entre eux, d'après-midi différents.

Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas trop tôt et même si le ciel était couvert, parce
que la promenade n'était pas bien longue et n'entraînait pas trop) comme pour aller n'importe où, par la

grande porte de la maison de ma tante sur la rue du Saint-Esprit. On était salué par l'armurier, on jetait

ses lettres à la boîte, on disait en passant à Théodore, de la part de Françoise, qu'elle n'avait plus d'huile

ou de café, et l'on sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M.

Swann. Avant d'y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers, l'odeur de ses lilas.

Eux-mêmes, d'entre les petits coeurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de la

barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que lustrait, même à l'ombre, le soleil où

elles avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des

Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du

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