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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

châteaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande peur de leur déplaire qu'il n'osait pas leur laisser
voir qu'il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents de change, préférant, si la vérité

devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et "par défaut"; il était snob. Sans doute il ne

disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions tant. Et si je

demandais: "Connaissez-vous les Guermantes?", Legrandin le causeur répondait: "Non, je n'ai jamais

voulu les connaître." Malheureusement il ne le répondait qu'en second, car un autre Legrandin qu'il

cachait soigneusement au fond de lui, qu'il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre,

sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure

du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches

dont notre Legrandin s'était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme:

"Hélas! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur

de ma vie." Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce Legrandin maître chanteur, s'il n'avait pas le joli

langage de l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu'on appelle "réflexes", quand

Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, l'autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler

de la mauvaise impression que les révélations de son alter ego avaient dû produire, il ne pouvait

qu'entreprendre de la pallier.

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne
pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu'il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les

passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n'est que d'eux que nous avons pu

l'apprendre. Sur nous, elles n'agissent que d'une façon seconde, par l'imagination qui substitue aux

premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus décents. Jamais le snobisme de Legrandin ne lui

conseillait d'aller voir souvent une duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin de lui faire

apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse,

s'estimant de céder à cet attrait de l'esprit et de la vertu qu'ignorent les infâmes snobs. Seuls les autres

savaient qu'il en était un; car, grâce à l'incapacité où ils étaient de comprendre le travail intermédiaire de

son imagination, ils voyaient en face l'une de l'autre l'activité mondaine de Legrandin et sa cause

première.

Maintenant, à la maison, on n'avait plus aucune illusion sur M. Legrandin, et nos relations avec lui
s'étaient fort espacées. Maman s'amusait infiniment chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant délit

du péché qu'il n'avouait pas, qu'il continuait à appeler le péché sans rémission, le snobisme. Mon père,

lui, avait de la peine à prendre les dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaîté; et quand on

pensa une année à m'envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec ma grand'mère, il dit: "Il faut

absolument que j'annonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s'il vous offrira de vous mettre

en rapport avec sa soeur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit qu'elle demeurait à deux kilomètres de

là." Ma grand'mère qui trouvait qu'aux bains de mer il faut être du matin au soir sur la plage à humer le

sel et qu'on n'y doit connaître personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur l'air

marin, demandait au contraire qu'on ne parlât pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà sa soeur, Mme

de Cambremer, débarquant à l'hôtel au moment où nous serions sur le point d'aller à la pêche et nous

forçant à rester enfermés pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes, pensant à part elle que le

danger n'était pas si menaçant, que Legrandin ne serait pas si pressé de nous mettre en relations avec sa

soeur. Or, sans qu'on eût besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant

pas que nous eussions jamais l'intention d'aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir où nous le

rencontrâmes au bord de la Vivonne.

"Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n'est-ce pas, mon compagnon, dit-il à

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