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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule
personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu'il

avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois

après le dîner, à l'improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la

table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui

étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le

déclenchait en entrant "sans sonner", mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour

les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait: "Une visite, qui cela peut-il être?" mais on savait bien

que cela ne pouvait être que M. Swann; ma grand'tante parlant à haute voix, pour prêcher d'exemple, sur

un ton qu'elle s'efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n'est plus

désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu'on est en train de dire des choses

qu'elle ne doit pas entendre; et on envoyait en éclaireur ma grand'mère, toujours heureuse d'avoir un

prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage

quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les

faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.

Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand'mère allait nous apporter de l'ennemi, comme
si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d'assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:

"Je reconnais la voix de Swann." On ne le reconnaissait en effet qu'à la voix, on distinguait mal son

visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés

à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les

moustiques et j'allais, sans en avoir l'air, dire qu'on apportât les sirops; ma grand'mère attachait beaucoup

d'importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu'ils n'eussent pas l'air de figurer d'une façon

exceptionnelle, et pour les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui, était très

lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier,

chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du coeur, changer le cours de la

pensée. J'entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des anecdotes toujours les

mêmes sur l'attitude qu'avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu'il avait veillée jour et nuit.

Mon grand-père qui ne l'avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que

les Swann possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu'il n'assistât pas à la mise en

bière, à lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le

parc où il y avait un peu de soleil. Tout d'un coup, M. Swann prenant mon grand-père par le bras, s'était

écrié: "Ah! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez

pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne m'avez jamais félicité? Vous avez

l'air comme un bonnet de nuit. Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de

même, mon cher Amédée!" Brusquement le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans

doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un

mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu'une question ardue se

présentait à son esprit, de passer la main sur son front, d'essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il

ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu'il lui survécut, il

disait à mon grand-père: "C'est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser

beaucoup à la fois." "Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann", était devenu une des

phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il m'aurait

paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur juge

et dont la sentence faisant jurisprudence pour moi, m'a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes

que j'aurais été enclin à condamner, ne s'était récrié: "Mais comment? c'était un coeur d'or!"

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