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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

tenue toute simple qui n'est guère celle d'un mondain." Elle déclarait qu'en tous cas, et à tout mettre au
pis, s'il l'avait été, mieux valait ne pas avoir l'air de s'en être aperçu. A vrai dire mon père lui-même, qui

était pourtant le plus irrité contre l'attitude qu'avait eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur

le sens qu'elle comportait. Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le caractère profond et

caché de quelqu'un: elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer

par le témoignage du coupable qui n'avouera pas; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous

nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s'ils n'ont pas été le jouet d'une illusion; de sorte

que de telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, nous laissent souvent quelques doutes.

Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: "Il y a une jolie qualité de silence, n'est-ce
pas, me dit-il; aux coeurs blessés comme l'est le mien, un romancier que vous lirez plus tard, prétend que

conviennent seulement l'ombre et le silence. Et voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure

dont vous êtes bien loin encore où les yeux las ne tolèrent plus qu'une lumière, celle qu'une belle nuit

comme celle-ci prépare et distille avec l'obscurité, où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que

celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence." J'écoutais les paroles de M. Legrandin qui me

paraissaient toujours si agréables; mais troublé par le souvenir d'une femme que j'avais aperçue

dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant que je savais que Legrandin était lié avec

plusieurs personnalités aristocratiques des environs, que peut-être il connaissait celle-ci, prenant mon

courage, je lui dis: "Est-ce que vous connaissez, monsieur, la... les châtelaines de Guermantes", heureux

aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon

rêve et de lui donner une existence objective et sonore.

Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche
brune comme s'ils venaient d'être percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle

réagissait en sécrétant des flots d'azur. Le cerne de sa paupière noircit, s'abaissa. Et sa bouche marquée

d'un pli amer se ressaissant plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d'un

beau martyr dont le corps est hérissé de flèches: "Non, je ne les connais pas", dit-il, mais au lieu de

donner à un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui

convenait, il le débita en appuyant sur les mots, en s'inclinant, en saluant de la tête, à la fois avec

l'insistance qu'on apporte, pour être cru, à une affirmation invraisemblable, - comme si ce fait qu'il ne

connût pas les Guermantes ne pouvait être l'effet que d'un hasard singulier - et aussi avec l'emphase de

quelqu'un qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer pour donner aux

autres l'idée que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun embarras, est facile, agréable, spontané, que la

situation elle-même - l'absence de relations avec les Guermantes, - pourrait bien avoir été non pas subie,

mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou voeu mystique lui

interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. "Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa

propre intonation, non, je ne les connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours tenu à sauvegarder ma

pleine indépendance; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la

rescousse, on me disait que j'avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l'air d'un malotru,

d'un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n'est pas pour m'effrayer, elle est si vraie! Au fond, je

n'aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair

de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu'à moi l'odeur des parterres que mes vieilles

prunelles ne distinguent plus." Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu'on ne

connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l'air d'un

sauvage ou d'un ours. Mais ce que je comprenais c'est que Legrandin n'était pas tout à fait véridique

quand il disait n'aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup les gens des

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