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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j'étais justement avec lui après la messe quand
nous avions rencontré M. Legrandin, et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui tous les

jours me distrayait comme les nouvelles qu'on lit dans un journal et m'excitait à la façon d'un programme

de fête. Comme M. Legrandin avait passé près de nous en sortant de l'église, marchant à côté d'une

châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon père avait fait un salut à la fois amical

et réservé, sans que nous nous arrêtions; M. Legrandin avait à peine répondu, d'un air étonné, comme s'il

ne nous reconnaissait pas, et avec cette perspective du regard particulière aux personnes qui ne veulent

pas être aimables et qui, du fond subitement prolongé de leurs yeux, ont l'air de vous apercevoir comme

au bout d'une route interminable et à une si grande distance qu'elles se contentent de vous adresser un

signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de marionnette.

Or, la dame qu'accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et considérée; il ne pouvait être
question qu'il fût en bonne fortune et gêné d'être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu

mécontenter Legrandin. "Je regretterais d'autant plus de le savoir fâché, dit mon père, qu'au milieu de

tous ces gens endimanchés il a, avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu

apprêté, de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout à fait sympathique." Mais le conseil

de famille fut unanimement d'avis que mon père s'était fait une idée, ou que Legrandin, à ce moment-là,

était absorbé par quelque pensée. D'ailleurs la crainte de mon père fut dissipée dès le lendemain soir.

Comme nous revenions d'une grande promenade, nous aperçûmes près du Pont-Vieux Legrandin, qui à

cause des fêtes, restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main tendue: "Connaissez-vous,

monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers de Paul Desjardins:

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu.

N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n'avez peut-être jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le,
mon enfant; aujourd'hui il se mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un aquarelliste

limpide...

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...

Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et même à l'heure, qui vient pour moi
maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en

regardant du côté du ciel." Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux à l'horizon,

"Adieu, les camarades", nous dit-il tout à coup, et il nous quitta.

A cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise,
commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font

engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait

finir à point par le feu les chefs-d'oeuvre culinaires d'abord préparés dans des récipients de céramiste qui

allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à

pâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète de casserole de toutes

dimensions. Je m'arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois

alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement était devant les asperges,

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