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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

capable de supporter son corps affaibli et maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle n'aspirât parfois à
quelque plus grand changement, qu'elle n'eût de ces heures d'exception où l'on a soif de quelque chose

d'autre que ce qui est, et où ceux que le manque d'énergie ou d'imagination empêche de tirer

d'eux-mêmes un principe de rénovation, demandent à la minute qui vient, au facteur qui sonne, de leur

apporter du nouveau, fût-ce du pire, une émotion, une douleur; où la sensibilité, que le bonheur a fait

taire comme une harpe oisive, veut résonner sous une main, même brutale, et dût-elle en être brisée; où la

volonté, qui a si difficilement conquis le droit d'être livrée sans obstacle à ses désirs, à ses peines,

voudrait jeter les rênes entre les mains d'événements impérieux, fussent-ils cruels. Sans doute, comme les

forces de ma tante, taries à la moindre fatigue, ne lui revenaient que goutte à goutte au sein de son repos,

le réservoir était très long à remplir, et il se passait des mois avant qu'elle eût ce léger trop-plein que

d'autres dérivent dans l'activité et dont elle était incapable de savoir et de décider comment user. Je ne

doute pas qu'alors - comme le désir de la remplacer par des pommes de terre béchamel finissait au bout

de quelque temps par naître du plaisir même que lui causait le retour quotidien de la purée dont elle ne se

"fatiguait" pas, - elle ne tirât de l'accumulation de ces jours monotones auxquels elle tenait tant, l'attente

d'un cataclysme domestique limité à la durée d'un moment mais qui la forcerait d'accomplir une fois pour

toutes un de ces changements dont elle reconnaissait qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne

pouvait d'elle-même se décider. Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer;

survenant à un moment où elle se sentait bien et n'était pas en sueur, la nouvelle que la maison était la

proie d'un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n'allait plus bientôt laisser subsister une seule

pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d'échapper sans se presser, à condition de se

lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui

faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous, et d'être la stupéfaction du village en

conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui bien plus précieux de la forcer

au bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d'hésitation énervante, à aller passer l'été dans sa

jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute d'eau. Comme n'était jamais survenu aucun événement

de ce genre, dont elle méditait certainement la réussite quand elle était seule absorbée dans ses

innombrables jeux de patience (et qui l'eût désespérée au premier commencement de réalisation, au

premier de ces petits faits imprévus, de cette parole annonçant une mauvaise nouvelle et dont on ne peut

plus jamais oublier l'accent, de tout ce qui porte l'empreinte de la mort réelle, bien différente de sa

possibilité logique et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps sa vie plus intéressante, à

y introduire des péripéties imaginaires qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait à supposer tout d'un

coup que Françoise la volait, qu'elle recourait à la ruse pour s'en assurer, la prenait sur le fait; habituée,

quand elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le jeu de son adversaire, elle se

prononçait à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et

d'indignation que l'un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux étincelants, ses

faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve. Françoise entendit peut-être parfois dans la

chambre voisine de mordants sarcasmes qui s'adressaient à elle et dont l'invention n'eût pas soulagé

suffisamment ma tante, s'ils étaient restés à l'état purement immatériel, et si en les murmurant à mi-voix

elle ne leur eût donné plus de réalité. Quelquefois, ce "spectacle dans un lit" ne suffisait même pas à ma

tante, elle voulait faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, toutes portes mystérieusement fermées, elle

confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de Françoise, son intention de se défaire d'elle, et une autre

fois, à Françoise ses soupçons de l'infidélité d'Eulalie, à qui la porte serait bientôt fermée; quelques jours

après elle était dégoûtée de sa confidente de la veille et racoquinée avec le traître, lesquels d'ailleurs, pour

la prochaine représentation, échangeraient leurs emplois. Mais les soupçons que pouvait parfois lui

inspirer Eulalie, n'étaient qu'un feu de paille et tombaient vite, faute d'aliment, Eulalie n'habitant pas la

maison. Il n'en était pas de même de ceux qui concernaient Françoise, que ma tante sentait

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