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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

jours!" Sa main se tendit vers son chapelet qui était sur la petite table, mais le sommeil recommençant ne
lui laissa pas la force de l'atteindre: elle se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la

chambre sans qu'elle ni personne eût jamais appris ce que j'avais entendu.

Quand je dis qu'en dehors d'événements très rares, comme cet accouchement, le traintrain de ma tante ne
subissait jamais aucune variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours identiques à des

intervalles réguliers, n'introduisaient au sein de l'uniformité qu'une sorte d'uniformité secondaire. C'est

ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait dans l'après-midi au marché de Roussainville-le-Pin,

le déjeuner était, pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait si bien pris l'habitude de cette

dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu'elle tenait à cette habitude-là autant qu'aux autres. Elle y

était si bien "routinée", comme disait Françoise, que s'il lui avait fallu un samedi, attendre pour déjeuner

l'heure habituelle, cela l'eût autant "dérangée" que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à

l'heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d'ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure

particulière, indulgente, et assez sympathique. Au moment où d'habitude on a encore une heure à vivre

avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives

précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces

petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés

fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des

plaisanteries, des récits exagérés à plaisir: il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l'un de

nous avait eu la tête épique. Dès le matin, avant d'être habillés, sans raison, pour le plaisir d'éprouver la

force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec

patriotisme: "Il n'y a pas de temps à perdre, n'oublions pas que c'est samedi!" cependant que ma tante,

conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que d'habitude, disait: "Si vous

leur faisiez un beau morceau de veau, comme c'est samedi." Si à dix heures et demie un distrait tirait sa

montre en disant: "Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner", chacun était enchanté d'avoir à

lui dire: "Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c'est samedi!"; on en riait encore un quart

d'heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l'amuser. Le visage du ciel

même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c'était samedi, flânait une heure de

plus au haut du ciel, et quand quelqu'un, pensant qu'on était en retard pour la promenade, disait:

"Comment, seulement deux heures?" en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui

ont l'habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de

la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires

dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en choeur lui répondait:

"Mais ce qui vous trompe, c'est qu'on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c'est samedi!" La

surprise d'un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de particulier le

samedi) qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des

choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur

interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en

sympathisant du fond du coeur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n'eût pas eu l'idée que ce

barbare pouvait l'ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la

salle à manger: "Mais voyons, c'est samedi!" Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des larmes

d'hilarité et pour accroître le plaisir qu'elle éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu'avait

répondu le visiteur à qui ce "samedi" n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de ses additions,

elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions: "Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose.

C'était plus long la première fois quand vous l'avez raconté." Ma grand'tante elle-même laissait son

ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus son lorgnon.

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