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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

pensais que nous devions être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait surtout à cause de Mlle
Swann qu'on m'avait dit être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque

fois un même visage arbitraire et charmant. Mais quand j'eus appris ce jour-là que Mlle Swann était un

être d'une condition si rare, baignant comme dans son élément naturel au milieu de tant de privilèges, que

quand elle demandait à ses parents s'il y avait quelqu'un à dîner, on lui répondait par ces syllabes

remplies de lumière, par le nom de ce convive d'or qui n'était pour elle qu'un vieil ami de sa famille:

Bergotte; que, pour elle, la causerie intime à table, ce qui correspondait à ce qu'était pour moi la

conversation de ma grand'tante, c'étaient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets qu'il n'avait pu

aborder dans ses livres, et sur lesquels j'aurais voulu l'écouter rendre ses oracles, et qu'enfin, quand elle

allait visiter des villes, il cheminait à côté d'elle, inconnu et glorieux, comme les Dieux qui descendaient

au milieu des mortels, alors je sentis en même temps que le prix d'un être comme Mlle Swann, combien

je lui paraîtrais grossier et ignorant, et j'éprouvai si vivement la douceur et l'impossibilité qu'il y aurait

pour moi à être son ami, que je fus rempli à la fois de désir et de désespoir. Le plus souvent maintenant

quand je pensais à elle, je la voyais devant le porche d'une cathédrale, m'expliquant la signification des

statues, et, avec un sourire qui disait du bien de moi, me présentant comme son ami, à Bergotte. Et

toujours le charme de toutes les idées que faisaient naître en moi les cathédrales, le charme des coteaux

de l'Ile-de-France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses reflets sur l'image que je me formais

de Mlle Swann: c'était être tout prêt à l'aimer. Que nous croyions qu'un être participe à une vie inconnue

où son amour nous ferait pénétrer, c'est, de tout ce qu'exige l'amour pour naître, ce à quoi il tient le plus,

et qui lui fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger un homme que sur son

physique, voient en ce physique l'émanation d'une vie spéciale. C'est pourquoi elles aiment les militaires,

les pompiers; l'uniforme les rend moins difficiles pour le visage; elles croient baiser sous la cuirasse un

coeur différent, aventureux et doux; et un jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses

conquêtes, dans les pays étrangers qu'il visite, n'a pas besoin du profil régulier qui serait peut-être

indispensable à un coulissier.

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand'tante n'aurait pas compris que je fisse en dehors du
dimanche, jour où il est défendu de s'occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de

semaine, elle m'aurait dit "Comment tu t'amuses encore à lire, ce n'est pourtant pas dimanche" en

donnant au mot amusement le sens d'enfantillage et de perte de temps), ma tante Léonie devisait avec

Françoise en attendant l'heure d'Eulalie. Elle lui annonçait qu'elle venait de voir passer Mme Goupil

"sans parapluie, avec la robe de soie qu'elle s'est fait faire à Châteaudun. Si elle a loin à aller avant vêpres

elle pourrait bien la faire saucer".

"Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non)" disait Françoise pour ne pas écarter définitivement
la possibilité d'une alternative plus favorable.

"Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser que je n'ai point su si elle était arrivée à
l'église après l'élévation. Il faudra que je pense à le demander à Eulalie... Françoise, regardez-moi ce

nuage noir derrière le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises, bien sûr que la journée ne se passera

pas sans pluie. Ce n'était pas possible que ça reste comme ça, il faisait trop chaud. Et le plus tôt sera le

mieux, car tant que l'orage n'aura pas éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma tante dans

l'esprit de qui le désir de hâter la descente de l'eau de Vichy l'emportait infiniment sur la crainte de voir

Mme Goupil gâter sa robe."

"Peut-être, peut-être."

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