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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

"C'est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce
n'est qu'une actrice si vous voulez, mais vous savez je ne crois pas beaucoup à la "hiérarchie!"

des arts; (et je remarquai, comme cela m'avait souvent frappé dans ses conversations avec les soeurs de

ma grand'mère que quand il parlait de choses sérieuses, quand il employait une expression qui semblait

impliquer une opinion sur un sujet important, il avait soin de l'isoler dans une intonation spéciale,

machinale et ironique, comme s'il l'avait mise entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre à son

compte, et dire: "la hiérarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules"? Mais alors, si c'était

ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie?). Un instant après il ajouta: "Cela vous donnera une vision aussi

noble que n'importe quel chef-d'oeuvre, je ne sais pas moi... que" - et il se mit à rire "les Reines de

Chartres!" Jusque-là cette horreur d'exprimer sérieusement son opinion m'avait paru quelque chose qui

devait être élégant et parisien et qui s'opposait au dogmatisme provincial des soeurs de ma grand'mère; et

je soupçonnais aussi que c'était une des formes de l'esprit dans la coterie où vivait Swann et où par

réaction sur le lyrisme des générations antérieures on réhabilitait à l'excès les petits faits précis, réputés

vulgaires autrefois, et on proscrivait les "phrases". Mais maintenant je trouvais quelque chose de

choquant dans cette attitude de Swann en face des choses. Il avait l'air de ne pas oser avoir une opinion et

de n'être tranquille que quand il pouvait donner méticuleusement des renseignements précis. Mais il ne se

rendait donc pas compte que c'était professer l'opinion, postuler, que l'exactitude de ces détails avait de

l'importance. Je repensai alors à ce dîner où j'étais si triste parce que maman ne devait pas monter dans

ma chambre et où il avait dit que les bals chez la princesse de Léon n'avaient aucune importance. Mais

c'était pourtant à ce genre de plaisirs qu'il employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour

quelle autre vie réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu'il pensait des choses, de formuler des

jugements qu'il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse à

des occupations dont il professait en même temps qu'elles sont ridicules? Je remarquai aussi dans la

façon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas particulier mais au

contraire était dans ce temps-là commun à tous les admirateurs de l'écrivain, à l'amie de ma mère, au

docteur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte: "C'est un charmant esprit, si particulier, il a

une façon à lui de dire les choses un peu cherchée, mais si agréable. On n'a pas besoin de voir la

signature, on reconnaît tout de suite que c'est de lui." Mais aucun n'aurait été jusqu'à dire: "C'est un grand

écrivain, il a un grand talent." Ils ne disaient même pas qu'il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce

qu'ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie particulière d'un

nouvel écrivain le modèle qui porte le nom de "grand talent" dans notre musée des idées générales.

Justement parce que cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante à ce

que nous appelons talent. Nous disons plutôt originalité, charme, délicatesse, force; et puis un jour nous

nous rendons compte que c'est justement tout cela le talent.

"Est-ce qu'il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la Berma?" demandai-je à M. Swann.

- Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit être épuisée. Il y a peut-être eu cependant une
réimpression. Je m'informerai. Je peux d'ailleurs demander à Bergotte tout ce que vous voulez, il n'y a

pas de semaine dans l'année où il ne dîne à la maison. C'est le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble

visiter les vieilles villes, les cathédrales, les châteaux.

Comme je n'avais aucune notion sur la hiérarchie sociale, depuis longtemps l'impossibilité que mon père
trouvait à ce que nous fréquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutôt pour effet, en me faisant imaginer

entre elles et nous de grandes distances, de leur donner à mes yeux du prestige. Je regrettais que ma mère

ne se teignît pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j'avais entendu dire par notre

voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire, non à son mari, mais à M. de Charlus, et je

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