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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que
c'était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui s'élevait alors et à l'accompagnement duquel elles

donnaient quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisième ou le quatrième que

j'eusse isolé du reste, me donna une joie incomparable à celle que j'avais trouvée au premier, une joie que

je me sentis éprouver en une région plus profonde de moi-même, plus unie, plus vaste, d'où les obstacles

et les séparations semblaient avoir été enlevés. C'est que, reconnaissant alors ce même goût pour les

expressions rares, cette même effusion musicale, cette même philosophie idéaliste qui avait déjà été les

autres fois, sans que je m'en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n'eus plus l'impression d'être en

présence d'un morceau particulier d'un certain livre de Bergotte, traçant à la surface de ma pensée une

figure purement linéaire, mais plutôt du "morceau idéal" de Bergotte, commun à tous ses livres et auquel

tous les passages analogues qui venaient se confondre avec lui, auraient donné une sorte d'épaisseur, de

volume, dont mon esprit semblait agrandi.

Je n'étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte; il était aussi l'écrivain préféré d'une amie de ma
mère qui était très lettrée; enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses

malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et d'un parc voisin de Combray, que s'envolèrent

quelques-unes des premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd'hui

universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre

village, la fleur idéale et commune. Ce que l'amie de ma mère et, paraît-il, le docteur du Boulbon

aimaient surtout dans les livres de Bergotte c'était comme moi, ce même flux mélodique, ces expressions

anciennes, quelques autres très simples et connues, mais pour lesquelles la place où il les mettait en

lumière semblait révéler de sa part un goût particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine

brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient ses plus grands

charmes. Car dans les livres qui suivirent, s'il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d'une

célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une invocation, une apostrophe, une longue prière, il

donnait un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose,

décelés seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore, plus

harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu'on n'aurait pu indiquer d'une manière précise où

naissait, où expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux

préférés. Pour moi, je les savais par coeur. J'étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. Chaque fois

qu'il parlait de quelque chose dont la beauté m'était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la

grêle, de Notre-Dame de Paris, d'Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image

exploser cette beauté jusqu'à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de l'univers que ma

perception infirme ne distinguerait pas s'il ne les rapprochait de moi, j'aurais voulu posséder une opinion

de lui, une métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j'aurais l'occasion de voir

moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur d'anciens monuments français et certains paysages

maritimes, parce que l'insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu'il les tenait pour

riches de signification et de beauté. Malheureusement sur presque toutes choses j'ignorais son opinion. Je

ne doutais pas qu'elle ne fût entièrement différente des miennes, puisqu'elle descendait d'un monde

inconnu vers lequel je cherchais à m'élever: persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet

esprit parfait, j'avais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m'arriva d'en rencontrer,

dans tel de ses livres, une que j'avais déjà eue moi-même, mon coeur se gonflait comme si un Dieu dans

sa bonté me l'avait rendue, l'avait déclarée légitime et belle. Il arrivait parfois qu'une page de lui disait les

mêmes choses que j'écrivais souvent la nuit à ma grand'mère et à ma mère quand je ne pouvais pas

dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l'air d'un recueil d'épigraphes pour être placées en tête de

mes lettres. Même plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la qualité

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